Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

25mai/951

Fausses pubs et Guignolades

Bien­ve­nue. Bien­ve­nue dans un monde où pro­grès et per­for­mances vivent en har­mo­nie, le monde fabu­leux d’Internet.

Ou plu­tôt, pour en reve­nir aux ori­gines de nos bate­leurs de foire et salons d’aujourd’hui : «Entrez décou­vrir la face cachée du monde». Et tant pis si le cha­pi­teau n’abrite que quelques foe­tus dans du for­mol. Vous aurez payé pour voir, de toutes façons.

Je ne veux pas dire qu’il n’y ait rien à voir sur Inter­net. Jusqu’à ces der­nières années au contraire, il y avait vrai­ment un autre monde, caché der­rière. Mais jusqu’à ces der­nières années («Mon ancien micro, ça il ne le fai­sait pas!») peu d’élus avaient accès à ce monde là. Ces élus avaient une bonne rai­son: ce nou­veau monde, ils le créaient.

Aujourd’hui, («Là mon micro est connecté à Inter­net») on pro­pose à tout un cha­cun d’avoir enfin accès à ce monde, dont la plu­part des gens se pas­sait par­fai­te­ment, on se demande bien com­ment. Par­fait. Un monde caché c’est fait pour être exploré non? Pour­tant cer­taines ques­tions devraient se poser, que per­sonne pour­tant ne pose. Alors je vais le faire. Tant pis pour vous.

La mère de toutes les ques­tions, quand on veut vous vendre quelque chose, c’est «pour quoi faire». Bien sur si on veut croire les ven­deurs, les bonnes rai­sons ne manquent pas («Il a un mul­ti­mé­dia visi­ble­ment puissant»).

Sur Inter­net on trouve de l’information. Cette infor­ma­tion est un enjeu écono­mique impor­tant, il est donc impor­tant pour ceux qui ont besoin de cette infor­ma­tion d’avoir accès à Inter­net. Mais vous, avez-vous besoin du genre d’information qu’on trouve sur Inter­net ? Je répond non (j’ai pré­venu avant: tant pis pour vous), pour la majeure par­tie des lec­teurs de ce magazine.

Vous vou­lez y cher­cher la der­nière ver­sion de votre logi­ciel pré­féré? Celle-ci sera dis­po­nible, par toutes sortes de moyens, plus faciles, le jour sui­vant. Vous vou­lez vous tenir au cou­rant des der­niers potins concer­nant votre fabri­cant de micro­pro­ces­seur pré­féré? Il ne s’agit déjà plus d’Internet, mais d’Usenet, déjà acces­sible et ouvert à tous depuis fort long­temps et par des moyens moins oné­reux, quoique bien moins médiatisés.

Non, ce que vous vou­lez c’est par­ti­ci­per à un phé­no­mène de mode en allant vous bala­der dans un musée vir­tuel à grands coups de sou­ris, ou en essayant de voir des dan­seurs de tango tan­guer sur votre écran, et tant pis si ça doit coû­ter si cher, et tant pis si vous vous en las­sez en quelques jours.

C’est l’avenir, puisqu’on vous le dit.

Le seconde ques­tion que vous devriez vous poser, c’est de savoir qui est celui qui veut vous vendre Inter­net, et pour­quoi lui, et pour­quoi aujourd’hui (je sais, ça fait trois ques­tions). Je dis, moi, que hor­mis le fait bien évident que ce ven­deur veut gagner de l’argent (je n’ai abso­lu­ment rien contre ce point), cer­taines idées pour­raient bien lui trot­ter dans la tête. Car ce ven­deur a très vite décou­vert qu’Internet est un média sans contrôle.

Un média à tra­vers lequel il pourra faire pas­ser son mes­sage com­mer­cial sans filtre, et vous atteindre à tra­vers une couche de tech­no­lo­gie telle qu’il ne vous sera pas per­mis de dou­ter une seconde de la véra­cité de l’information qu’il vous fera parvenir.

Mais pire encore, ce ven­deur s’est aperçu que ce média n’est pas, comme l’étaient jusqu’à pré­sent tout les médias de masse, mono­di­rec­tion­nel. S’il peut vous atteindre, alors VOUS pou­vez atteindre tous ceux qui y ont accès («Et on peut faire plu­sieurs choses en même temps?»). Voilà un dan­ger que le ven­deur a bien com­pris. Et si le ven­deur consent aujourd’hui à vous don­ner ce pou­voir, son but est moins de vous four­nir de l’information que de deve­nir cette auto­rité dont Inter­net s’est si bien passé jusque là, celui qui déci­dera si une infor­ma­tion est bonne pour vous. Puisque’ après tout c’est grâce à lui qu’Internet s’est si bien démo­cra­tisé, il est juste que ce soit lui qui dis­pose du droit de cen­sure, cen­sure sans laquelle cette explo­sion com­mu­ni­ca­tive ver­rait vite la fin d’Internet.

Qu’on me nomme Cas­sandre ne m’inquiète pas. Je dis que très vite, au nom même d’Internet, le ven­deur d’aujourd’hui sera le meur­trier de demain, et que si on vous donne ce pou­voir aujourd’hui, c’est pour mieux vous l’ôter demain, en trans­for­mant Inter­net en une vaste sur­face publi­ci­taire contrô­lée par les publi­ci­taires eux-mêmes («Oui, on peut faxer et impri­mer en même temps»).

Et quand bien même ces pré­dic­tions se révé­le­raient para­noïdes de bout en bout, je dis quand même qu’Internet n’est pas pour ce qu’on appelle le ‘grand public’. Car, en effet, Inter­net véhi­cule de l’information. Car jusqu’à pré­sent, ceux qui avaient accès à ce monde de l’ombre étaient jus­te­ment ceux qui créaient cette infor­ma­tion, et Inter­net un outil pour en dis­cu­ter, et ce fai­sant créer encore plus d’information.

Je dis que le ‘grand public’ ne crée pas d’information. Il en consomme. Et qu’à ce titre unique, il n’a pas besoin d’Internet. Nos médias clas­siques sont bien suf­fi­sants à la dif­fu­sion de l’information. Je dis qu’Internet n’est pas un spec­tacle qu’on peut vendre, mais une scène où tous les par­ti­ci­pants sont acteurs. Qu’en un mot, Inter­net n’est fait pour vous que si vous êtes vous-même créa­teur d’information. Mais que si vous l’êtes, alors vous aviez déjà accès à Inter­net, avant que les pro­mo­teurs n’essaient de vous le vendre.

Déci­dé­ment, Inter­net, «c’est très cool».

Commentaires (1) Trackbacks (1)
  1. Même en se remet­tant dans le contexte his­to­rique (1995), cet article était pro­vo­ca­teur et volon­tai­re­ment polé­mique (je n’ai d’ailleurs pas échappé à la cri­tique, qui me taxait d’élitiste).

    Il faut bien com­prendre qu’à l’époque, la com­mer­cia­li­sa­tion du réseau posait ques­tion. Par­ti­cu­liè­re­ment à cause de la façon dont Inter­net était média­tisé (les cita­tions entre paren­thèses sont toutes issues des publi­ci­tés qu’on pou­vait voir dans ce temps-là): une espèce de foire mar­chande où les simples citoyens n’avaient pas de place pour s’exprimer.

    Il n’y avait pas de blogs, en 1995. Peu ou pas d’hébergement gra­tuit. Pas d’ADSL. Les noms de domaines étaient chers et dif­fi­ciles d’accès (et inter­dits au grand public dans la zone .FR). Tout était réuni pour que le grand-public ne devienne qu’une clien­tèle, et cer­tai­ne­ment pas un acteur du réseau.

    Dans sa pro­vo­ca­tion, cet article cher­chait sur­tout à faire en sorte que ses lec­teurs décident d’en prendre le contre-pied et inves­tissent Inter­net en tant que pro­duc­teurs, et sur­tout pas en tant que simples lec­teurs. Mais je recon­nais qu’il était dif­fi­cile de le lire entre les lignes, aussi bien à sapu­bli­ca­tino qu’aujourd’hui.


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