Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

3août/951

Petit cours de Démocratie

A la suite de la paru­tion, dans le numéro 1 de ce maga­zine, d’un article trai­tant de l’ouverture d’Internet au grand public, j’ai reçu de nom­breuses demandes d’explications. Je vais ten­ter ici de m’exécuter.

Petit cours de Démocratie.

Je suis un grand ner­veux, et un grand consom­ma­teur d’information. Sur mon bureau, il y a une petite radio qui passe France-Info toute la jour­née. Depuis quelques mois, j’entends de plus en plus sou­vent le mot Inter­net dans le poste, asso­cié le plus sou­vent au mot «démo­cra­tie». Ca m’énerve et voici pourquoi:

La «démo­cra­tie» c’est quand le peuple exerce le pouvoir.

Avez vous jamais eu l’impression d’exercer un quel­conque pou­voir sur Inter­net, en tant que ‘peuple’ ? Moi pas.

En France non plus remar­quez. Mais la France n’est pas une démo­cra­tie directe, ou le peuple exerce le pou­voir. En France, on élit des repré­sen­tants du peuple, qui exercent le pou­voir au nom de celui-ci.
Avez-vous déjà élu des repré­sen­tants sur Inter­net ? Moi pas.

Sur Inter­net, qui exerce le pou­voir, si ce n’est ni le peuple ni ses repré­sen­tants ? A ma connais­sance, personne.

Qu’est-ce donc qu’une société ou aucun pou­voir n’impose sa morale aux citoyens? Ca s’appelle une «anar­chie». Je sais, ce mot fait peur à beaucoup.

Pour­tant c’est celui-là qui est adapté à la situa­tion, et si des jour­na­listes de France-Info lisent ceci, j’apprécierais énor­me­ment qu’ils en tiennent compte, ça aide­rait à faire bais­ser ma ten­sion artérielle.

Petit cours d’Anarchie.

Je suis cer­tains que cer­tains auront réagit aux mots «morale impo­sée» dans le para­graphe pré­cedent. Il y a la neti­quette, sur Inter­net, et les citoyens essayent tant bien que mal de la faire res­pec­ter. C’est vrai. Mais nous revoilà avec un pro­blème de langue fran­çaise: la morale et l’éthique sont des mots dif­fé­rents, qui repre­sentent des choses dif­fé­rentes. La morale, ce sont les limites impo­sées par la société. L’éthique, ce sont les limites qu’on s’impose à soi-même.

Dans une anar­chie, c’est l’éthique qui per­met la coexis­tence. Sans elle, il n’y a plus que le chaos. Ne pas res­pec­ter la neti­quette parcequ’on a une éthique défi­ciente, c’est vou­loir que le chaos s’installe sur Inter­net, c’est vou­loir la mort de cette société-là. Il ne faut pas s’étonner que les citoyens des réseaux aient du mal à lais­ser pas­ser ce genre de choses: ils y tiennent, à leur société.

C’est donc d’une «anar­chie» qu’il s’agit. Pour qu’une anar­chie fonc­tionne, il faut que ses citoyens aient une «éthique», et que celle-ci soit com­pa­tible avec les limites phy­siques de cette société. Voilà pour­quoi, au fond de moi-même, je suis contre l’ouverture d’Internet au grand public. Le grand public a peut-être une morale par­faite, mais son éthique n’est pas adap­tée à la société des réseaux, par­ceque le ‘grand public’ n’a aucune notion de ce que sont les limites phy­siques de cette société.

Petit cours d’Internet.

Cer­taines de mes posi­tions devraient être éclair­cies, à présent.

Pour­quoi, par exemple, je n’aime pas NetS­cape: NetS­cape impose aux réseaux une sur­charge inutile, au pré­texte de per­mettre au client d’aller plus vite. C’est très bien pour le client, mais la sur­charge est un mal pour la société entière. Mau­vaise éthique. NetS­cape ne res­pecte pas les normes défi­nies par la com­mu­nauté, pour que le client ait un écran plus joli. C’est très bien pour le client, mais les logi­ciels qui res­pectent les normes, et qui sont gra­tuits, eux, ne peuvent affi­cher les pages pré­vues pour NetS­cape. Mau­vaise éthique.

Pour­quoi, par exemple, je suis contre l’ouverture d’accès à Inter­net depuis des sites com­mer­ciaux, tels que Com­pu­serve: leurs clients peuvent accé­der aux res­sources du Net, mais le Net n’a aucun moyen d’accès aux ser­vices de Com­pu­serve. La réci­pro­cité est une des bases d’Internet. Sans elle, point de réseau: ils fau­drait que cha­cun puisse fac­tu­rer à tous ses voi­sins les paquets qu’il trans­porte pour eux, que chaque ser­vice soit taxé.. La réci­pro­cité, qui per­met de dire: «je fais pas­ser tes paquets gra­tis si tu fais pas­ser les miens» a per­mis la nais­sance d’Internet. Le ser­vices non-coopératifs qui se créent aujourd’hui sont l’annonce de sa mort. Mau­vaise éthique.

Pour­quoi, par exemple, je suis contre l’ouverture d’Usenet aux nou­veaux venus qui y accèdent à tra­vers ces nou­veaux pro­vi­ders com­mer­ciaux. Ces clients ont payé pour un ser­vice, ils entendent l’utiliser à leur fin, ce qui est nor­mal quand on achète quelque chose. Mais voilà, si on uti­lise Use­net n’importe com­ment, alors Use­net devient inutile, le rap­port signal/bruit dimi­nuant de façon dras­tique. Et Use­net dis­pa­rait, à terme. Mau­vaise éthique.

L’argent du beurre.

Jamais jusqu’à pré­sent nous n’avions eu la preuve que l’anarchie, dans une société fer­mée, pou­vait don­ner des résul­tats concrets. Ces résul­tats sont là aujourd’hui, avec Inter­net. Bravo.

Le com­merce, voyant cette réus­site, tente d’en tirer pro­fit. Par­fait, c’est son tra­vail. Mais cette volonté de pro­fit, si elle per­met à nos socié­tés capi­ta­listes de bien fonc­tion­ner, est une mau­vaise chose dans une société anar­chiste. Les gens qui veulent la com­mer­cia­li­sa­tion d’Internet devraient se poser la ques­tion, avant qu’il ne soit trop tard, de savoir s’ils veulent sa dis­pa­ri­tion. Ou s’ils ont pensé au fait qu’on ne passe pas impu­né­ment d’un modèle anar­chiste à un modèle capi­ta­liste sans pré­pa­rer à l’avance des solu­tions de rem­pla­ce­ment aux méthodes coopé­ra­tives qui ont per­mis la nais­sance d’une uto­pie réussie.

Je crois que ces méthodes n’existent pas. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent. Nous avions le beurre, nous ne l’aurons plus demain. Je me bats contre cet état de fait, pas contre le ‘grand public’.

Et je ne suis pas com­mu­niste, pour ceux qui auraient mal com­pris. Tout juste anar­chiste des réseaux, ou mieux encore, écolo­giste des réseaux, puisque je tente de tirer le signal d’alarme avant que la construc­tion sau­vage ne détruise notre déli­cat biotope.

Commentaires (1) Trackbacks (0)
  1. Celui-ci, je l’assume (bien obligé), mais j’ai honte.


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