Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

17oct/951

Historique

Le but de ces quelques lignes est de ten­ter de faire un tour com­plet de l’état d’Internet aujourd’hui, de ce qu’il a été avant son ouver­ture com­mer­ciale, et de ce qu’il pour­rait deve­nir en fonc­tion des futures déci­sions politiques.

S’il est évident que je ten­te­rais d’y être aussi objec­tif que pos­sible, je me dois de pré­ci­ser les grandes lignes de ma posi­tion préalable.

Bien que n’ayant pas per­son­nel­le­ment vécu les «débuts» d’Internet, mes opi­nions ont sou­vent été cata­lo­guées comme ‘anciennes’ et moi-même comme un tenant du status-quo et du rejet de l’extension com­mer­ciale des réseaux.
Ceci pro­ba­ble­ment pour avoir été un peu trop polé­mique dans cer­tains articles parus dans Planète-Internet.

Ma posi­tion est en fait plus com­plexe, et si je suis prêt à défendre l’ouverture d’Internet, je sou­haite défendre l’outil et son esprit en même temps, et com­battre les effets de mode par l’explication et la for­ma­tion des nou­veaux inter­ve­nants. Ce texte est donc une ten­ta­tive d’explication, dans un for­mat plus souple que celui d’un article de magazine.

L’évolution d’Internet, des ori­gines à ces der­nières années.

Il n’est pas ques­tion de faire ici un his­to­rique tech­nique, mais plu­tôt de tra­cer les grandes lignes de l’évolution de ce que j’appellerai la ‘société’ Inter­net. Evo­lu­tion dans laquelle la tech­nique joue un rôle impor­tant cependant.

La struc­ture même du réseau, très peu hié­rar­chi­sée mais sur­tout non uni­forme et très éten­due a, très tôt dans son his­toire, rendu néces­saires cer­taines rêgles de conduites. Ces rêgles, étant de simple bon sens parmi une popu­la­tion homo­gène d’informaticiens, n’étaient pas écrites, ni même citées. Mais cha­cun étant conscient des limi­ta­tions phy­siques, en terme de bande pas­sante par exemple, limi­tait ses inter­ven­tions à ce qui était phy­si­que­ment sup­por­table par l’infrastructure.

Bien sûr, l’évolution rapide de ces infra­struc­tures, tant infor­ma­tiques que de com­mu­ni­ca­tion, a déplacé les limites phy­siques. Mais l’explosion du réseau, son hété­ro­gé­néité même, ont, dans le même temps, limité à nou­veau les pos­si­bi­li­tés d’usage ‘adapté’. Même si on aug­mente déme­su­ré­ment cer­tains débits, ou la puis­sance de cer­taines machines, le débit glo­bal, et donc les pos­si­bi­li­tés d’évolution ‘socio­lo­gique’, est limité par le débit et la puis­sance des machines et des sous-réseaux les moins puissants.

Pour éclair­cir ce pro­pos, pre­nons l’exemple d’Usenet, une des prin­ci­pales appli­ca­tions d’Internet et pro­ba­ble­ment celle qui carac­té­rise le mieux son aspect ‘sociologique’.

Use­net’ est un ensemble de forums de dis­cus­sion, ouverts à tous, cou­vrant une mul­ti­tude de sujet extrê­me­ment variés né peu après la prise de conscience que l’Email (le cou­rier élec­tro­nique) ne per­met­tait pas aisé­ment les conver­sa­tions à plusieurs.

Dès le départ, la faible vitesse des réseaux a conduit à cer­taines limi­ta­tions de bon sens. Des mes­sages courts, infor­ma­tifs. Les réponses a une ques­tion se fai­sant par Email à l’auteur de la ques­tion, qui se char­geait ensuite de résu­mer toutes les réponses dans un unique mes­sage public sur Use­net. Un nombre de forum réduit, la créa­tion d’un nou­veau forum étant sou­mis au vote préa­lable, pré­cédé d’une dis­cus­sion publique, pour éviter une trop forte aug­men­ta­tion de la quan­tité d’information à faire pas­ser par les réseaux.

Les inno­va­tions tech­niques ont alors com­mencé à jouer un rôle. Les réseaux prin­ci­paux, uni­ver­si­taires et mili­taires, ont com­mencé a gran­dir, tant en puis­sance qu’en taille. Mais, paral­lè­le­ment, l’intérêt même d’Usenet pous­sait d’autres uni­ver­si­tés, d’autres pays, à vou­loir rece­voir ces groupes, mais cette fois à tra­vers des liai­sons bien plus lentes, uti­li­sant par exemple des lignes de télé­phones trans­at­lan­tiques, les pre­miers ‘modems’ apparaissant.

La bande pas­sante glo­bale, loin d’augmenter, était à nou­veau limi­tée par des fac­teurs tech­niques. Les rêgles de bon sens des débuts devaient donc conti­nuer à s’appliquer, sous peine de devoir limi­ter l’extension du réseau lui-même.

Hors, cette exten­sion et cette volonté d’ouverture com­men­çait à por­ter ses fruits. De nom­breuses évolu­tions du réseau ont vu le jour grâce au réseau lui-même, au par­tage de l’information que per­met­tait Use­net. L’évolution même des sys­tèmes infor­ma­tiques doit beau­coup à Use­net et à Inter­net. Ces fruits ont contri­bué aussi à for­ger ce qu’on peut appe­ler une ‘iden­tité’ à la société du réseau. Par­tage de l’information, res­pect du par­tage des res­sources, et donc d’autrui, coopé­ra­tion dans la ges­tion de l’outil ont été les bases de cette société.

Le nombre de groupes de dis­cus­sion a beau­coup aug­menté, mais sans jamais dépas­ser ce qui res­tait tech­ni­que­ment sup­por­table. Aujourd’hui encore, une ligne spé­cia­li­sée d’un débit moyen suf­fit à ‘faire pas­ser’ le contenu de tous ces forums.

Pour­tant, avec «l’ouverture» d’Internet aux par­ti­cu­liers et aux entre­prises aux USA pen­dant les années 80, un chan­ge­ment s’était pro­duit. La popu­la­tion des réseaux n’était plus homo­gène. Pour­tant, ce qui fut appelé la ‘Neti­quette’ et qui reprend par écrit les quelques rêgles de bon sens dont j’ai parlé en les détaillant, était tou­jours res­pec­tées, au moins suf­fi­sem­ment pour qu’Usenet conserve son intérêt.

Un autre point impor­tant, que j’ai sur­volé plus haut, dans les bases de cette ‘société’ est la coopé­ra­tion. Si celle-ci est d’usage sur Use­net, où il est rare qu’une ques­tion posée dans le forum adé­quat reste sans réponse, cette coopé­ra­tion se retrou­vait à tous les niveaux. La struc­ture même d’Internet impose en effet la coopé­ra­tion entre opé­ra­teur de com­mu­ni­ca­tion. Pen­dant très long­temps Inter­net est resté basé sur la rêgle ‘Je fais pas­ser tes mes­sages par mon réseau si tu fais pas­ser mes mes­sages par le tien’. On peut d’ailleurs noter, et j’y revien­drai, que cette rêgle est encore res­pec­tée presque par­tout, sauf en par­ti­cu­lier sur le ter­ri­toire Français.

Mais cette coopé­ra­tion, tou­jours ren­due utile, si ce n’est néces­saire, par les limites phy­siques, se retrouve dans toutes les appli­ca­tions d’Internet. Les trans­ferts de fichiers, par exemple, sont orga­ni­sés de manière à éviter au ‘bon citoyen’ de devoir uti­li­ser une ligne trans­at­lan­tique pour récu­pé­rer le fichier dont il a besoin. Les fichiers les plus recher­chés sont donc trans­mis une unique fois vers des ser­veurs de fichiers de tous les pays, gérés le plus sou­vent béné­vo­le­ment, de façon à être dis­po­nibles à moindre coût (pour la charge du réseau) à toute per­sonne, quelle que soit son pays.

Ce prin­cipe de coopé­ra­tion est lui aussi fon­da­teur de cette iden­tité ‘natio­nale’. C’est pro­ba­ble­ment le plus impor­tant, celui sans lequel il n’y aurait pas de ‘société’, mais un simple outil.

Sans vou­loir por­ter de juge­ment de valeur entre ‘société’ et ‘outil’, il faut pré­ci­ser que l’outil lui-même, même s’il consti­tue une réus­site tech­nique évidente, ne sert à rien. Ce sont les infor­ma­tions et les ser­vices qui l’utilisent qui ont de la valeur. Ce sont ces infor­ma­tions et ces ser­vices qui n’existeraient pas sans la pré­sence de la ‘société’ coopé­ra­tive et de l’esprit ‘ouvert’ d’Internet.

Etran­ge­ment, cet esprit, cette coopé­ra­tion, sont aujourd’hui tour­nés en déri­sion par ceux-là même qui veulent com­mer­cia­li­ser Inter­net. Le fait que des ser­vices soient gra­tuits, que per­sonne avant eux n’ait tenté d’en tirer pro­fit, les amuse. Pour­tant, sans ces ser­vices gra­tuits, sans, même, cet esprit de com­mu­ni­ca­tion et d’ouverture qui carac­té­risent le réseau, qu’auraient-ils donc à vendre aujourd’hui? Et qu’en res­tera t’il si cette com­mer­cia­li­sa­tion devait détruire l’esprit pour ne conser­ver que l’outil?

Tel est le sens de ma démarche.

L’ouverture com­mer­ciale

Le 26 mai 1994, le rap­port Ban­ge­mann au conseil Euro­péen met­tait l’accent sur l’urgence de l’ouverture d’Internet à la popu­la­tion, mais pré­ci­sait pour­tant «La prio­rité de pré­pa­rer les Euro­péens à l’arrivée de l’information, prio­rité dans laquelle l’éducation, la for­ma­tion et la pro­mo­tion joue­ront néces­sai­re­ment un rôle central».

N’importe qui peut voir, aujourd’hui, à quel point la pro­mo­tion est impor­tante. Mais où sont la for­ma­tion et l’éducation?

Commentaires (1) Trackbacks (0)
  1. Je ne me sou­viens plus à quelle occa­sion a été écrit cet article, ni même s’il a été publié, mais je lui trouve un inté­rêt «his­to­rique» au sens où il rap­pelle que le com­bat, à l’époque, était vrai­ment basé sur la crainte que la com­mer­cia­li­sa­tion d’Internet lui ôte son ame.


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