Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

10nov/951

Une bien pénible histoire

Durant l’été, cer­tains groupes de dis­cus­sion d’Usenet (prin­ci­pa­le­ment fr.soc.divers et soc.culture.french) ont été per­tur­bés pas l’arrivée d’articles racistes, anti­sé­mites et révisionnistes.

Leur auteur, pos­tant ses «oeuvres» depuis un accès com­mer­cial belge, ne fut pas très long à perdre son compte. Des plaintes envoyées à son four­nis­seur et met­tant en cause sa res­pon­sa­bi­lité ont rapi­de­ment porté leurs fruits (même si cette res­pon­sa­bi­lité n’est pas aujourd’hui établie, légalement).

De tels faits n’ont mal­heu­reu­se­ment rien de spé­ci­fique à Use­net, et n’auraient pas leur place ici si, quelques jours plus tard, une autre per­sonne (M. S B) n’avait posté des blagues dites «racistes» dans un groupe dédié à l’humour (fr.rec.humour).

Ces blagues, toutes très connues, et toutes (c’est le moins qu’on puisse dire) de très mau­vais goût, n’auraient habi­tuel­le­ment rien causé d’autre à leur auteur qu’une simple répro­ba­tion. Mais, ayant été pos­tées depuis le même site com­mer­cial, et quelques jours après, elles ont reçu un accueil encore plus violent que ces articles racistes. Et M. B a appris à ses dépens que Use­net n’était pas un endroit aussi ano­din qu’on le lui avait fait croire.

En effet, les plaintes des lec­teurs, qui se sont sen­tis par­ti­cu­liè­re­ment agres­sés par cette ava­lanche d’obscénités, sont par­ve­nues sur le bureau du direc­teur du Conser­va­toire Royal de Liège. S B, en effet, s’identifiait dans la signa­ture de ses mes­sages comme un étudiant de ce conser­va­toire. Un peu trop tôt, puisque la ren­trée n’avait pas encore eu lieu. Et que, lors de cette ren­trée, jus­te­ment, son admis­sion fut refu­sée au motif qu’il était un raciste notoire.

«L’Internet n’est pas un espace de liberté, mais un média comme les autres, où cha­cun est res­pon­sable de ce qu’il publie.»

Depuis la ren­trée, S B tente de retrou­ver sa place. Il a, voici quelques jours, demandé le sou­tien de ceux qui l’avaient dénoncé, en pos­tant un appel à l’aide dans les mêmes groupes. Les réponses obte­nues devant être pré­sen­tées à l’administration du conser­va­toire. Il plaide d’ailleurs sa cause, avec l’aide d’un avo­cat, au moment même où j’écris ces lignes. Nul doute que la fin de cette affaire ne nous soit dévoi­lée là où elle a pris nais­sance: sur Usenet.

S B, quand on l’interroge, explique volon­tiers qu’il ne pen­sait pas mal en pos­tant ses «blagues», et qu’il aurait cessé si la répro­ba­tion avait été plus claire (cer­tains lec­teurs disaient appré­cier, à l’époque). Il dit aussi qu’il aurait pro­ba­ble­ment évité son geste s’il avait eu connais­sance de «l’affaire» pré­cé­dente. Et c’est pro­ba­ble­ment la pre­mière morale de cette his­toire. S B a com­mis l’erreur de prendre la parole en un lieu qu’il ne connais­sait pas, que lisaient des gens qu’il ne connais­sait pas. Il ne vien­drait pas à l’idée de grand monde d’agir ainsi en société, mais c’est pour­tant une atti­tude de plus en plus cou­rante sur Use­net depuis l’ouverture com­mer­ciale de l’Internet.

Il fut un temps où il était rap­pelé, un peu par­tout, qu’il ne fal­lait pas pos­ter un «texte» dans un groupe de dis­cus­sion avant de l’avoir lu pen­dant quelques semaines. Cette règle de conduite aurait pu éviter bien des déboires à M. B, s’il l’avait connue.

Ce fabu­leux monde de l’Internet, qu’on lui avait décrit comme un espace de liberté totale, lui fait peur aujourd’hui. Depuis qu’il s’est retourné contre lui, M. B s’est rendu compte que ce n’était pas, jus­te­ment, un espace de liberté, mais un média comme les autres, où cha­cun est res­pon­sable de ce qu’il publie. Devant ses conci­toyens de la «société des réseaux» comme devant la jus­tice du Vrai Monde. Il est même encore plus dif­fi­cile, et ris­qué, de s’y expri­mer, plus que sur un autre média puisqu’aucun autre média n’est dif­fusé à la même échelle. La res­pon­sa­bi­lité de l’auteur d’un article est d’autant plus grande.

«Un mes­sage qui pour­rait pas­ser pour amu­sant à un moment donné peut aussi cho­quer et bles­ser si le contexte n’est pas le bon.»

Et cette res­pon­sa­bi­lité s’étend, comme le montre l’exemple de M. B, non seule­ment au contenu d’un mes­sage, mais aussi à son contexte. Il faut être informé de ce qui se passe, non seule­ment au niveau du groupe par­ti­cu­lier dans lequel on veut pos­ter, mais aussi au niveau plus géné­ral du lec­to­rat poten­tiel. Un mes­sage qui pour­rait pas­ser pour amu­sant à un moment donné peut aussi cho­quer et bles­ser si le contexte n’est pas le bon; cela vaut pour Use­net comme pour tout autre média, et nous tenons là la seconde morale de notre his­toire, selon un article récem­ment posté: «Contrai­re­ment à une idée assez répan­due, l’Internet, et Use­net en par­ti­cu­lier, ne sont pas des lieux ni des médias dif­fé­rents des autres, la même rete­nue devrait donc y être mon­trée. L’Internet n’est, en par­ti­cu­lier, pas au-dessus des lois, qui s’appliquent aux pro­pos qui y sont tenus.»

Je vou­drais pour­tant tirer de tout cela une autre morale, qui s’adresserait non seule­ment aux uti­li­sa­teurs, mais aussi aux jour­na­listes et aux four­nis­seurs d’accès:

pour éviter à d’autres «inno­cents» une his­toire iden­tique (et les exemples conti­nuent d’affluer);

pour vous qui me lisez, sachez bien qu’Usenet n’est pas le forum local de votre BBS, et qu’il vaut mieux tour­ner sept fois son cla­vier autour de son écran avant de pos­ter un article qui peut bles­ser un lecteur;

pour les four­nis­seurs d’accès, qui seront tenus pour res­pon­sables au même titre que l’auteur des pro­pos en cause;

pour les jour­na­listes qui vendent de l’Internet comme on vend le der­nier gad­get de Bill Gates.

Votre res­pon­sa­bi­lité doit vous pous­ser à vous infor­mer avant d’écrire, la res­pon­sa­bi­lité des four­nis­seurs et des jour­na­listes doit les pous­ser à vous infor­mer avant que vous n’écriviez. L’Internet, et Use­net, peuvent ame­ner le meilleur comme le pire. Faire de l’Internet un simple phé­no­mène de mode, qu’on peut vendre comme on ven­dait des pin’s, ne peut rien ame­ner de bon. Seules la for­ma­tion et l’information des nou­veaux usa­gers peuvent éviter le pire, pour l’Internet comme pour ses utilisateurs.

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