Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

26déc/980

Projet d’Ecole Ouverte

Une appli­ca­tion de l’utilisation des logi­ciels libres dans le sec­teur de l’éducation.


L’association École Ouverte de l’Internet a été créée pour pro­mou­voir l’Internet citoyen et coopé­ra­tif. Nous vou­lons, par la for­ma­tion, qu’un outil appelé à prendre de plus en plus de place dans la vie de tous les citoyens ne soit pas sou­mis aux seules déci­sions de ceux qui, aujourd’hui, en connaissent les tenants et aboutissants.

L’École Ouverte de l’Internet se veut un réser­voir béné­vole de com­pé­tences pour les orga­ni­sa­tions publiques (asso­cia­tions, col­lec­ti­vi­tés locales ou ter­ri­to­riales) qui sou­haitent faire de la for­ma­tion à Inter­net gra­tuite pour adultes. Orga­ni­sée en asso­cia­tion loi de 1901 depuis début décembre, elle fonc­tionne depuis plus d’un an déjà, et a par­ti­cipé à dif­fé­rentes expé­riences de for­ma­tion popu­laire depuis:

- Créa­tion d’un stage de 8 séances de 2 heures pour les ensei­gnants, au PULV.

- Ouver­ture d’un lieu de for­ma­tions thé­ma­tique, dès cette année, à l’École d’architecture de Paris la Vil­lette. Ouvert à tous.

- Aide à l’installation d’un col­lège à L’Ile-Bouchard (près de Tours) qui sera ouvert au public 2 soirs par semaine pour des démons­tra­tions publiques d’Internet.

Tous les stages et les for­ma­tions orga­ni­sés par, ou avec l’aide, de l’École Ouverte, se font en uti­li­sant des logi­ciels libres.

Le mot clé qui relie l’éducation et les logi­ciels libres est «indépendance».

La micro-informatique, ce n’est pas un scoop, est sou­mise à ce que cer­tains nomment un quasi-monopole, d’autres un mono­pole de fait, d’autres encore à la loi du mar­ché.
Il est dif­fi­cile, dans le domaine de l’enseignement, de trou­ver d’autres exemples pour les­quels un tel pro­blème se pose. Le paral­lèle iro­nique consis­tant à deman­der s’il serait accep­table de don­ner licence à telle chaîne de fast-food amé­ri­caine pour four­nir les can­tines sco­laires tient dif­fi­ci­le­ment, à moins qu’on admette qu’il existe un mono­pole dans le domaine de la nourriture.

Mais le mono­pole existe bel et bien, dans les faits, dans le domaine infor­ma­tique. On peut en effet pen­ser, qu’on en soit heu­reux ou mécon­tent, que les élèves trou­ve­ront face à eux, dans le monde du tra­vail, les logi­ciels de Micro­soft. Une cer­taine idée de l’efficacité pour­rait donc conduire à ensei­gner non pas la fonc­tion­na­lité de tel ou tel type de logi­ciel, mais le mode de fonc­tion­ne­ment de tel ou tel logi­ciel. Ensei­gner qu’il faut, pour lire son cour­rier élec­tro­nique, cli­quer dans telle barre de menu, plu­tôt que d’expliquer ce qu’est le cour­rier élec­tro­nique, com­ment il fonc­tionne et quelles fonc­tion­na­li­tés on doit attendre d’un logi­ciel de lec­ture de ce type de documents.

Dans une situa­tion de quasi-monopole, le choix est dif­fi­cile: faut-il choi­sir, au nom de cette hypo­thé­tique effi­ca­cité, d’enseigner l’usage des logi­ciels les plus ven­dus ? Ou bien pré­fé­rer, mal­gré des contraintes cer­taines, l’indépendance qu’offrent les logi­ciels libres ?

L’École Ouverte a choisi la seconde option, sans état d’âme. Son but est de for­mer le maxi­mum de citoyens aux usages coopé­ra­tifs des réseaux. Le modèle de déve­lop­pe­ment coopé­ra­tifs des logi­ciels libres, et le fait que ce modèle soit jus­te­ment une des prin­ci­pales méthodes de déve­lop­pe­ment de ces mêmes réseaux, ne fait que nous confor­ter d’avantage dans notre choix. Mais le point le plus impor­tant reste l’indépendance: l’École Ouverte forme des citoyens, pas des clients. Le choix des Logi­ciels Libres est alors tout natu­rel: si on ne sou­haite pas dépendre de tel ou tel com­mer­çant, ce qui fina­le­ment semble nor­mal lorsqu’on parle d’éducation, ils consti­tuent le seul choix logique et, fina­le­ment, naturel.

Le paral­lèle que nous pré­fé­rons est celui des cours et des pro­grammes «clas­siques» de l’Éducation Natio­nale. Basés sur le tra­vail com­mun d’experts recon­nus et d’enseignants, les pro­grammes ne sont pas four­nis «clé en main» par tel ou tel éditeur de livres sco­laires. Les logi­ciels uti­li­sés pour la for­ma­tion à Inter­net ne sont pas seule­ment des outils per­met­tant l’apprentissage, ils sont aussi un objet d’apprentissage en eux-mêmes. Et à ce titre, doivent faire l’objet d’une aussi grande indé­pen­dance que pos­sible, et res­pec­ter le plus pos­sible les «stan­dards» défi­nis par d’autres que le seul monde du commerce.

L’École Ouverte a donc choisi: nos sup­ports de cours sont des logi­ciels déve­lop­pés selon le modèle le plus ouvert qui soit. Nos élèves peuvent, à l’instar des livres sco­laires, les «empor­ter» chez eux pour les étudier tout à loi­sir, sans payer de licence sup­plé­men­taire. Nos cours sont publiés et dis­cu­tés, sou­mis à dis­cus­sion et à toute amé­lio­ra­tion qui leur serait apportée.

Ca n’a fina­le­ment rien d’étrange. Ce qui est étrange, c’est qu’une telle réflexion n’ait pas été plus tôt menée au niveau ins­ti­tu­tion­nel, qui amè­ne­rait inévi­ta­ble­ment au même constat simple: seuls les Logi­ciels Libres sont adap­tés à l’enseignement, et en par­ti­cu­lier à l’enseignement des tech­niques reliées à l’informatique.

D’autres argu­ments, poli­ti­que­ment de moindre impor­tance, doivent aussi être pris en compte. Les Logi­ciels Libres, parce qu’ils n’entrent pas dans le jeu de la consom­ma­tion clas­sique, ont une durée de vie bien supé­rieure aux logi­ciels com­mer­ciaux. S’ils évoluent au moins aussi vite, ils res­tent uti­li­sables sur des maté­riels moins per­for­mants que ceux basés sur la der­nière ver­sion des pro­ces­seurs d’Intel dotés d’une quan­tité de mémoire gigan­tesque, tout en conser­vant du fait de leur ouver­ture une com­pa­ti­bi­lité ascen­dante qui fait cruel­le­ment défaut à bien des logi­ciels com­mer­ciaux. A ce titre ils ne néces­sitent pas qu’on renou­velle chaque année le maté­riel ou le logi­ciel qui équipe toutes nos écoles. Ici encore, l’argument est appli­cable à bien plus grande échelle que la notre, et de façon plus cri­tique encore.

Acces­soi­re­ment, leur quasi gra­tuité est, dans le cas d’une asso­cia­tion axée sur le béné­vo­lat comme la notre, un fac­teur non négli­geable. Tout comme la liberté de modi­fier (ou de faire modi­fier par des gens plus com­pé­tents) les outils néces­saires, en toute liberté, est impor­tante. Tout comme est impor­tant le fait de per­mettre, à moindre coût, l’administration à dis­tance des machines ins­tal­lées. Et ces fac­teurs aussi sont appli­cables à toute l’éducation.

Voilà toutes les rai­sons qui font que l’association École Ouverte uti­lise les Logi­ciels Libres, et demande à ses par­te­naires de faire de même. Voilà aussi pour­quoi l’École Ouverte milite sin­cè­re­ment, aux côtés de l’AFUL, pour que les Logi­ciels Libres, et eux seuls sauf excep­tion, soient uti­li­sés dans le cadre de l’Éducation Natio­nale. Le Mexique l’a bien com­pris: 150000 lycées et col­lèges vont y être équi­pés de Linux.

Aujourd’hui, nous fonc­tion­nons grâce au béné­vo­lat. Lorsqu’un pro­jet nous est sou­mis, nous inter­ve­nons pour ins­tal­ler les ordi­na­teurs, les logi­ciels, la connec­ti­vité, puis pour for­mer les futurs for­ma­teurs. Dans la mesure de nos moyens. La phi­lo­so­phie de déve­lop­pe­ment des Logi­ciels Libres fait que, le plus sou­vent, il est facile de trou­ver des béné­voles pour ce travail.

Mais il est illu­soire de pen­ser qu’un tel modèle est appli­cable à la société toute entière. C’est là le rôle du poli­tique, et c’est vers lui que nous nous tour­nons pour l’avenir: est-ce bien le rôle des asso­cia­tions que de for­mer les citoyens à l’usage d’un outil qui devient incon­tour­nable, tant dans les rap­ports avec les admi­nis­tra­tions que dans les rela­tions humaines ? Est-ce bien le rôle des asso­cia­tions que de vou­loir sous­traire l’éducation aux jeu de la concur­rence et du com­merce ? Au final, plus encore que de répondre à ces ques­tions par des actions de ter­rain, le rôle de l’École Ouverte est de poser ces ques­tions là.

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