Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

28avr/000

Je suis un voleur

Com­ment nom­mer autre­ment celui qui, du fait de ses connais­sances tech­niques, de son pou­voir ou de ses rela­tions, crée ou uti­lise une pénu­rie fabri­quée de toutes pièces pour vendre un objet devenu rare à des clients qui ne savent même pas à quoi sert cet objet ?

Oh, bien sûr la société ne va pas me condam­ner pour ça. Non. Elle va au contraire admi­rer la per­for­mance de la «jeune pousse», me consi­dé­rer comme un entre­pre­neur cou­ra­geux de la Net-Economie, me tres­ser quelque lau­rier, voire me remer­cier de mon action en faveur des plus démunis.

Je vends des noms de domaines sur Internet.

Un peu d’histoire et de tech­nique sont néces­saires pour com­prendre à quel point je suis un voleur.

Un nom de domaine, c’est ce qui sert à iden­ti­fier un ordi­na­teur sur Inter­net. Quand on vous pro­pose d’aller visi­ter www.machinchose.org on vous indique un nom d’ordinateur (www) qui se trouve dans le domaine «machinchose.org» et qui contient ses infor­ma­tions que vous pou­vez consul­ter sur le Web.

Sans un nom de ce genre, un ordi­na­teur ne peut être consulté qu’en uti­li­sant un numéro, tel que par exemple 212.73.209.251. C’est net­te­ment moins par­lant et beau­coup plus dif­fi­cile à mémo­ri­ser. Alors pour sim­pli­fier on donne des noms aux ordi­na­teurs qui contiennent de l’information publique. Ce qui néces­site, bien sûr, une base de don­nées qui soit capable de retrou­ver un numéro à par­tir d’un nom. Et que cette base soit unique et acces­sible de n’importe où.

Pen­dant des années, ce sys­tème a fonc­tionné grace à un orga­nisme de droit public financé par le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. L’Internic (c’était le nom de cet orga­nisme) se char­geait de faire fonc­tion­ner la base de don­née, et cha­cun pou­vait y ajou­ter le nom de domaine de son choix, gra­tui­te­ment, selon la règle du «1er arrivé 1er servi».

Puis vint le temps de l’ouverture d’Internet au grand public (1994), et la fin des sub­ven­tions gou­ver­ne­men­tales au pro­fit du seul mar­ché. Et là, sur­prise: une agence publique (qui gérait gra­tui­te­ment ce qu’il faut bien appel­ler une res­source mon­diale unique) fut trans­for­mée en entre­prise com­mer­ciale (Net­work Solu­tions Inc, ou NSI), sans que qui­conque s’en émeuve par­ti­cu­liè­re­ment, et se mit à vendre 50$ par an (puis dans 35$ par an dans un fan­tas­tique élan de géné­ro­sité) ce qui était tota­le­ment gra­tuit peu de temps avant. Et pour son seul profit.

Je dois vous livrer un chiffre qui, s’il n’est pas confi­den­tiel, mérite cepen­dant le détour: le coût réel de l’enregistrement d’un nom dans la base de don­nées mon­diale, y com­pris le coût de fonc­tion­ne­ment d’une telle base, a été évalué il y a deux ans à 0,30$.

Des chiffres comme ça, je pour­rais en don­ner beau­coup. Je pour­rais dire par exemple qu’en esti­mant le nombre de domaines enre­gis­trés par NSI à une moyenne men­suelle de 40.000, son béné­fice sur les 5 der­nières années tourne autour des 80 mil­lions de dol­lars. Et encore ce chiffre est-il une esti­ma­tion basse, quand on sait que NSI vient d’être racheté par une autre Net-Entreprise pour la modique somme de 21 mil­liards de dollars.

Et pour­tant, NSI vend du vent, tout comme moi. En fait, nous ven­dons le même vent.

Vous ne serez pas sur­pris d’apprendre que si vous vous conten­tez de taper «machin­chose» dans la fenêtre de sai­sie de votre navi­ga­teur Web pré­féré, ce der­nier ira tout seul cher­cher l’ordinateur nommé «www.machinchose.com».

C’est pour vous aider, cher lec­teur, à aller plus vite. Faites-nous confiance.

Mais d’où sort ce «.COM» sinon d’une déci­sion prise en son temps par Nets­cape et d’autres de pri­vi­lé­gier cette ter­mi­nai­son somme toute ni plus ni moins claire que n’importe quelle autre terminaison ?

De nulle part. Tech­ni­que­ment il aurait été tout aussi simple et viable de créer autant de ter­mi­nai­sons qu’il existe d’activités écono­miques. Sans entrer dans le débat des ter­mi­nai­sons (on dit TLD pour Top-Level Domain) natio­nales (telles que .FR ou .BE), et puisque le réseau ne connait pas de fron­tière, on aurait fort bien pu déci­der de dis­po­ser dans toutes les langues et avec une seule et même base des ter­mi­nai­sons comme «.MAG» pour les maga­zines, ou «.BANK» pour les banques, que sais-je.

Le seul incon­vé­nient pour vous, lec­teurs volés, aurait été l’obligation de taper cette ter­mi­nai­son. Un gros effort, mais qui aurait du même coup fait dis­pa­raitre la pénu­rie arti­fi­cielle des noms dans le TLD «.COM», dans lequel chaque entre­prise du monde espère dis­po­ser de son propre nom, et est prête à payer des sommes folles pour l’obtenir ou le rache­ter au petit malin qui l’a pris avant elle.

Une pénu­rie arti­fi­cielle donc, parce qu’on ne peut enre­gis­trer un nom dans «.COM» qu’une seule et unique fois. Et que ce nom ne peut diri­ger que sur un seul et unique ordinateur.

On a donc un sys­tème qui crée une pénu­rie volon­taire, en pous­sant chaque entre­prise à enre­gis­trer dans un seul et unique TLD ce qui fait son iden­tité sur le réseau des réseaux. Et dans le même temps on constate que quelques com­mer­çants font du béné­fice en pro­po­sant aux entre­prises d’enregistrer pour elles (et contre espèces son­nantes et tré­bu­chantes) ce nom si impor­tant, même si l’entreprise n’a aucune envie d’aller «sur Inter­net». Mais au moins évitera-t-elle qu’un homo­nyme lui fasse de la concur­rence sur ce mar­ché de l’avenir.

Com­ment s’étonner dès lors du suc­cès de l’entreprise ? Tout au plus peut-on s’étonner du fait que cette res­source unique et mon­diale soit ven­due par une entre­prise com­mer­ciale amé­ri­caine, et non pas par un orga­nisme sous l’égide de l’ONU, par exemple. Mais le mar­ché est tel­le­ment plus efficace…

Effi­cace au point qu’un beau jour, le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain décida qu’il était insup­por­table de voir une seule entre­prise, choi­sie par lui-même quelques années plus tôt, dis­po­ser d’un tel pou­voir sans partage.

Et le pou­voir de nom­mer n’est jamais ano­din ni innocent.

Un jour donc, le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain décida (et pour­quoi lui ?) d’ouvrir ce mar­ché suc­cu­lent à la concur­rence. Un comité (l’ICANN) fut donc nommé qui devait déci­der de qui allait pou­voir concur­ren­cer NSI. Ren­dons grâce à ce comité : il n’a à ce jour rejeté aucune des demandes qui lui ont été faites. C’est la moindre des choses.

Et parmi ceux que l’ICANN a choisi pour par­ti­ci­per à ce petit jeu, il y a une petite SARL bien fran­çaise, créée pour l’occasion par quatre fous qui ne com­pre­naient pas qu’on puisse vendre aussi cher un objet somme toute tota­le­ment vir­tuel, sans réa­lité autre que celle que veulent bien lui don­ner ceux qui inventent les ser­vices d’Internet. Et moi je suis un de ces fous, et depuis un mois main­te­nant, je vends du vent moi aussi. Ce que NSI vend tou­jours 35$, GANDI (car c’est son nom) le vend 12 euros, après l’avoir acheté au prix de gros (6$) à NSI lui-même.

Et ça rap­porte énor­mé­ment, de vendre du vent. Pour quelques mois de tra­vail de déve­lop­pe­ment et de mise en place d’un ser­veur sur Inter­net (un inves­tis­se­ment qui se chiffre, soyons géné­reux, à quelques cen­taines de mil­liers de francs), cette petite entre­prise a déjà fait un béné­fice net de près de 300.000 francs pour son pre­mier mois d’existence. Un béné­fice qui couvre déjà les dépenses pré­vues pour l’année en cours, et qui ne peut que grim­per au fur et à mesure que l’existence de la concur­rence va être connue.

Une entre­prise qui, agée de moins d’un mois, avait déjà reçu une offre de rachat pour 100 mil­lions de francs.

Il y a de quoi pleu­rer, cher lec­teur, quand 4 idéa­listes qui décident d’entrer dans un mar­ché pour le cas­ser de l’intérieur se voient contraints d’accepter les chauds remer­cie­ments de leurs clients qui les assurent de leur recon­nais­sance totale pour per­mettre à un plus large public encore d’acheter du vent.

Il y a de quoi rire aussi, quant on sait que GANDI a, en un mois, vendu plus de domaines que n’en ont été créés en 5 ans dans «.EU.ORG», une ini­ti­va­tive gra­tuite et béné­vole mise en place par un de mes asso­ciés dans cette aven­ture. A croire que nul ne veut obte­nir gra­tui­te­ment ce qui peut être acheté par ailleurs ? Car quelle dif­fé­rence peut-il bien y avoir entre un «BIDULE.COM» et un «TRUC.EU.ORG» sinon quelques lettres sans importance ?

Je suis un voleur. Je vends des noms de domaines. Je gagne beau­coup d’argent en ven­dant à un public qui n’y com­prend rien un simple acte infor­ma­tique qui consiste à ajou­ter une ligne dans une base de données.

Et je vais gagner bien davan­tage encore quand, la pénu­rie arti­fi­cielle ayant atteint son but, le com­merce mon­dial déci­dera d’ouvrir quelques nou­veaux TLD qui atti­re­ront tous ceux qui ont raté le virage du «.COM» et qui ne vou­dront pas rater le virage sui­vant. Car c’est ce qui est prévu pour le futur immé­diat : ce qui était inen­vi­sa­geable voilà 5 ans va devoir se faire : il ne reste plus guère de noms à vendre dans ce «.COM» sur­chargé, il est donc temps d’ouvrir quelque nou­velle pos­si­bi­lité de nom­mage qui relan­cera un mar­ché dont on voit à quel point il est rentable.

D’accord, l’idée même de voir un orga­nisme tel que l’Organisation inter­na­tio­nale de nor­ma­li­sa­tion (ISO) stan­dar­di­ser ce sys­tème et vendre au nom de l’ONU cette res­source mon­diale fait peur.

Elle fait peur parce que l’exemple de ges­tion des TLD natio­naux (comme .FR) a mon­tré à quel point les admi­nis­tra­tions étaient inadap­tées à la ges­tion d’un outil aussi rapide qu’Internet : lorsqu’il faut pour créer un nom dans .FR envoyer (par la poste, cher lec­teur) une copie papier d’un extrait de K-bis à son four­nis­seur d’accès qui, seul, pourra deman­der à l’organisme natio­nal la créa­tion du domaine tant espéré.

Quand on sait que ce ser­vice coûte entre 500 et 1000 francs, on com­prend que nombre d’entreprises se contentent de l’interface Web qui per­met de créer direc­te­ment tout ce qu’on veut dans «.COM».

Nombre de par­ti­cu­liers, aussi : pour eux, la mul­ti­pli­ca­tion des for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives et les coûts d’accès sont des obs­tacles qua­si­ment insurmontables.

On com­prend aussi qu’au rythme actuel (et qui ne peut qu’augmenter), GANDI seul aura sans doute enre­gis­tré dans 12 mois plus de noms dans «.COM» que l’AFNIC (notre orga­nisme fran­çais) n’en a enre­gis­tré dans «.FR» en 10 ans.

Mais doit-on, au pré­texte que le mar­ché semble mieux adapté que l’état lorsqu’il s’agit de vendre du vent, lais­ser ce vent au seul mar­ché, sans la moindre contre­par­tie et alors même que la source de ce vent est unique et limitée ?

Doit-on remer­cier GANDI de faire bais­ser des tarifs hon­teu­se­ment élevés, et encen­ser ses créa­teurs d’avoir mon­tré que quelques volon­taires pou­vaient réagir uti­le­ment contre le tout-puissant mar­ché en uti­li­sant les armes de ce même mar­ché, ou bien doit-on les consi­dé­rer comme de simples com­mer­çants qui se croient (quelle hor­reur) inves­tis d’une mis­sion politique ?

Je ne sais pas. Je n’ai pas de solu­tion à pro­po­ser. Mais je sais une chose :

Je suis un voleur.

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