Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

16juil/030

Beaucoup de bruits de bottes pour quelques pas-grand-choses

En écou­tant Mou­loud Aou­nit par­ler des résul­tats de deux ans d’enquète, lors de la confé­rence de presse du MRAP d’hier matin, il était dif­fi­cile de ne pas se deman­der: «tout ça pour ça ?».

Selon les chiffres four­nis par le MRAP, hélas sans plus de pré­ci­sion, deux ans de «nou­velle extrême droite» sur Inter­net repré­sen­te­raient 150000 inter­ve­nants, 400000 articles publiés, 15 pro­cé­dures pénales et 18 signa­le­ments auprès du Pro­cu­reur. Chiffres aux­quels s’ajoute celui de 35%: c’est le taux d’enquètes conclues avec suc­cès par les ser­vices de police spé­cia­li­sés dans le domaine d’Internet (il faut savoir que ce taux est de 20% seule­ment en dehors du réseau). Je n’irai pas détailler d’avantage ces chiffres: sans autre infor­ma­tion, ils diront de toutes façons ce qu’on vou­dra leur faire dire (et le contraire bien entendu).

Mais ce qui étonne, dans tout ce dos­sier, ce n’est par le nombre de racistes qui se servent d’Internet pour étaler leur haine de l’autre à la face du monde: la pos­si­bi­lité de par­ler, mas­qué der­rière un ano­ny­mat plus ou moins poussé, à tra­vers une tech­no­lo­gie sans visage, a tou­jours poussé cer­tains humains à oser affi­cher une bas­sesse quo­ti­dienne qu’ils n’auraient de cesse de cacher s’ils devaient assu­mer leurs propos.

Le pas­sage à l’acte est faci­lité par la tech­no­lo­gie, même si cette der­nière n’est évidem­ment pas res­pon­sable de la pen­sée imbé­cile qui sous-tend le racisme.

Ce qui étonne, ce n’est pas non plus, n’en déplaise au MRAP, le fait que la jus­tice soit lente et inef­fi­cace: elle ne l’est pas là plus qu’ailleurs, hélas.

Non, vrai­ment: ce qui sur­prend d’abord c’est l’absence totale de pro­po­si­tion concrète, en dehors de la sem­pi­ter­nelle «Volonté poli­tique» asso­ciée à son cor­tège de «Il faut que la Police dis­pose de plus de moyens». Je suis désolé de le dire, mais on touche là comme ailleurs au degré zéro du dis­cours social.

Ce qui étonne, aussi, c’est le refus sou­vent répété de consi­dé­rer les ques­tions tech­niques et les pro­blèmes que pour­raient poser aux liber­tés fon­da­men­tales une quel­conque res­pon­sa­bi­li­sa­tion des inter­mé­diaires tech­niques: «ce débat là n’a pas lieu d’être et, puisqu’il est tech­nique, laissons-le aux techniciens».

Mais voilà: en tant que tech­ni­cien, je sais trop bien comme toute réponse tech­nique qui ne va pas dans le sens espéré par les inter­lo­cu­teurs poli­tiques est tout sim­ple­ment igno­rée, repous­sée au pro­fit d’avis incom­pé­tents four­nis par quelques spé­cia­listes auto­pro­cla­més qui n’ont d’autre objec­tif que de s’assurer une place dans tel ou tel orga­nisme de consultation.

Et bien sûr, comme on pré­fère bot­ter en touche dès que les choix tech­niques deviennent des choix poli­tiques, on finit par se retrou­ver avec des déci­sions poli­tiques qui n’ont stric­te­ment aucune por­tée tech­nique: «Il faut fil­trer les sites illé­gaux», comme si c’était pos­sible sans inter­dire l’utilisation du télé­phone en France, «il faut res­pon­sa­bi­lier les four­nis­seurs», comme si ça n’allait pas por­ter atteinte aux liber­tés fondamentales.

Et ce qui gène fina­le­ment bien d’avantage encore, à la réflexion, ce sont les pro­jec­teurs bra­qués sur ces quelques ano­nymes qui n’en espé­raient cer­tai­ne­ment pas tant (merci beau­coup pour la pub, au revoir et à bien­tôt).
Car que veulent-ils en effet, ces racistes quo­ti­diens qui n’osent leur médio­crité que plan­qués der­rière tel ou tel ano­ny­mi­seur, sinon qu’on les remarque, sinon que d’apprendre qu’ils ont réussi par leur dis­cours à faire mal à ceux qu’ils haissent ?

Quelle est leur exis­tence en dehors de celle que les cibles de leurs dia­tribes veulent bien leur accor­der ? Sans pour autant les igno­rer, que seraient-ils aujourd’hui si, plu­tôt que de média­ti­ser une vente d’objet nazis, on se conten­tait de faire condam­ner, chaque jour qui passe, avec les moyens exis­tants déjà, le nou­vel ano­nyme qui se croit à l’abri de toute pour­suite parce qu’il insulte les valeurs répu­bli­caines depuis son fau­teuil ? Et quelle impor­tance si les résul­tats n’atteignent pas 100%, et quelle impor­tance si les pro­cès sont peu média­ti­sés, du moment que les condam­na­tions le sont et qu’on affiche ainsi clai­re­ment que notre pays consi­dère que la haine n’est pas une opinion ?

Mais non. Plu­tôt que de for­mer la popu­la­tion en lui mon­trant ainsi, quo­ti­dien­ne­ment, que la haine est un délit, on pré­fère semble-t’il faire quelques exemples tapa­geurs dont le résul­tat (que ce rap­port constate plus qu’il ne le dénonce) ne pourra être que de pous­ser encore d’avantage de ces pas-grand-choses à oser affi­cher ce qui leur sert de pen­sée pour atteindre, enfin, au Nir­vana de la célé­brité qu’ils espèrent. On pré­fère média­ti­ser encore d’avantage cette haine, pour se conten­ter de deman­der ensuite d’avantage encore de police. Comme si c’était la bonne solu­tion, comme si ça allait ser­vir le débat, comme si ça pou­vait, mira­cu­leu­se­ment, chan­ger la men­ta­lité des racistes.

On mesure dès lors toute l’ironie de la réponse qui me fut faite hier, lorsque je deman­dais pour­quoi, au lieu de lais­ser des simples citoyens affron­ter seuls cette «armée de la haine» dénon­cée par le MRAP, les diverses orga­ni­sa­tions anti-racistes ne venaient pas, elles aussi, défendre les idées qui nous sont chères dans les forums qui reçoivent chaque jour ces tor­rents de boue. On m’a dit «par manque de moyens», certes et je ne peux que m’inquiéter moi aussi de la fai­blesse de la mobi­li­sa­tion anti-raciste.

Mais on m’a dit aussi «pour ne pas légi­ti­mer leurs pro­pos en leur répon­dant».
Mieux vaut, sans doute, légi­ti­mer un état poli­cier en média­ti­sant ces mêmes pro­pos sans y répondre.

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