Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

24juin/041

Le vote électronique

Votez, votez, il en res­tera sûre­ment quelque chose. Votez pour élimi­ner celui des can­di­dats que vous ne vou­lez pas voir au second tour: faites le 3333 et tapez son nom. Choi­sis­sez votre élu sur http://elisez-moi.com et cli­quez sur celui qui est le plus démago dans sa pré­sen­ta­tion en ligne.

Ah mais quelle belle idée que celle du vote élec­tro­nique. Quel bon moyen de ren­voyer aux urnes vir­tuelles des citoyens dégou­tés par la politique.

A quoi bon le deco­rum. A quoi bon devoir se dépla­cer dans un lieu de vote, à quoi bon devoir pico­rer «au moins deux bul­le­tins» parmi la masse de ceux qui se sont pré­sen­tés, à quoi bon devoir s’isoler pour déci­der en toute conscience, à quoi bon dépo­ser son bul­le­tin dans une urne trans­pa­rente, à quoi bon être pré­sent pen­dant le décompte, à quoi bon tout cet étalage de civisme ? Le citoyen n’est pas civique, puisqu’il ne vote pas.

Et ce n’est pas, bien entendu, parce qu’il n’a le choix qu’entre des membres d’un per­son­nel poli­tique sans idée, sans vision, mon­trant à l’envi et sans la moindre honte beau­coup plus d’intérêt pour leur car­rière que pour leur pays. Ce n’est pas parce qu’il est pro­fon­dé­ment déçu de l’évolution d’un monde qui le contraint à devoir choi­sir entre des gérants et des tech­ni­ciens plu­tôt qu’entre des hommes d’État.

Mais non, bien sûr.

C’est parce qu’il est trop dif­fi­cile de mar­cher 200 mètres un dimanche pour aller voter. Alors proposons-lui le vote électronique.

Mais oui, quelle bonne idée.

Le désa­mour des fran­çais pour le vote, par­ti­cu­liè­re­ment évident lors du vote euro­péen, n’est pas dû au pro­fond dés­équi­libre de nos socié­tés qui ont oublié que l’homme a besoin pour être heu­reux d’autant de coopé­ra­tion que de com­pé­ti­tion: la coopé­ra­tion c’est le domaine du tissu asso­cia­tif et encore, quand il n’est pas com­posé uni­que­ment que d’organisations clien­té­listes (qui a dit «lobby» ?).

Le per­son­nel poli­tique, lui, s’occupe d’être com­pé­ti­tif, de savoir qui sera «le meilleur d’entre nous», d’être celui qui aura les meilleures sta­tis­tiques, de faire payer moins d’impôt, de don­ner d’avantage à ses élec­teurs, de réta­blir les comptes de la Sécu­rité Sociale et de faire en sorte que le dos­sier de la retraite soit traité.

Tout l’espace poli­tique n’est plus rem­pli que de com­pé­ti­tion. Nulle part il n’est ques­tion d’opposer des visions de la société, sauf en quelques mots (Europe fédé­ra­liste, Europe fédé­ra­trice, décen­tra­li­sa­tion) incom­pré­hen­sibles pour des citoyens qui ne sont pas des tech­ni­ciens de la poli­tique et qui au delà des mots n’ont que de vagues notions des concepts. Et qui, dans le meilleur des cas, res­tent des choix organisationnels.

Mais qui a dit que l’organisation d’une société était le seul rôle du poli­tique ? Qui a oublié qu’un poli­tique devait s’appliquer d’abord à avoir une… vision poli­tique, avant de cher­cher et de pro­po­ser les moyens d’en faire une réa­lité sociale ? Où sont pas­sés ces hommes d’États capables de com­prendre les prin­cipes qui fondent cette société, d’en expli­quer les enjeux et de les mettre en appli­ca­tion ? Où sont-ils quand, lorsqu’on leur dit que leur pro­jet de loi n’est pas conforme à la consti­tu­tion, ils décident de modi­fier cette consti­tu­tion, sans état d’ame ?

Où sont les tri­buns capables de faire vibrer autre chose que le porte mon­naie ? Coment avons-nous pu trou­ver en 1789 des hommes capables d’imaginer une consti­tu­tion, un état, des prin­cipes, des choix de vie, quand on ne peut que consta­ter auourd’hui que le per­son­nel poli­tique est fade, sans ima­gi­na­tion, que le citoyen s’en fout, que les déci­sions sont prises autre part, qu’on ne peut pas chan­ger le sys­tème, qu’il est mon­dial et qu’il le res­tera ? Était-ce une période de notre his­toire si excep­tion­nelle qu’elle nous a donné du jour au len­de­main des génies, ou bien ne serait-ce pas plu­tôt qu’aujourd’hui ceux qui nous dirigent ont tout fait pour cas­ser le jouet, détruire la répu­blique, oublier ses prin­cipes, être inca­pables d’en ima­gi­ner de nouveaux ?

Où sont ceux qui nous don­ne­ront envie de chan­ger de vie, qui nous pro­po­se­rons de retrou­ver le néces­saire équi­libre perdu entre com­pé­ti­tion et coopé­ra­tion ? Où est pas­sée l’imagination ? Qui a dit qu’il n’était pas pos­sible d’imaginer d’autres voies que celles du capi­ta­lisme plus ou moins social ? Quel texte impose que nos par­tis soient «de gauche» ou «de droite» quand ces mots ne signi­fient plus rien d’autre qu’un choix entre l’extrémisme déses­péré et la tié­deur désa­bu­sée ? Com­ment s’étonner qu’un choix aussi res­treint ne donne pas envie de voter ?

Mais non. Nul ne s’étonne. Puisque nous ne votons plus, puisque le sys­tème est tel qu’il est devenu impos­sible de trou­ver la moindre joie dans le fait de choi­sir la société dans laquelle nous vou­lons vivre, la solu­tion est toute trou­vée: chan­geons le sys­tème de vote pour le rendre plus facile. Au moins la cor­vée sera-t’elle plus courte. Même si ce sont ceux qui vous sim­pli­fient le vote qui ont fait de l’acte le plus impor­tant de notre vie démo­cra­tique une cor­vée, ce n’est rien: puisqu’ils ont détruit la société au point de consta­ter le retour de la haine raciale, du com­mu­nau­ta­risme et du clien­té­lisme, ils vont soi­gner les symp­tômes au lieu de cher­cher leur res­pon­sa­bi­lité et de soi­gner les causes.

Alors voilà. La télé-réalité nous a mon­tré la voie: les gens votent encore, quand c’est facile. Quand il s’agit de choi­sir la plus belle, quand il s’agit de voter pour le meilleur fer­mier, quand il s’agit d’éliminer le moins bon chan­teur. Quand il ne s’agit pas d’un choix de vie mais d’une com­pé­ti­tion, les gens votent. Et puisque la poli­tique n’est plus rien d’autre qu’une com­pé­ti­tion entre des hommes avides du pou­voir pour le pou­voir, autant l’avouer une bonne fois pour toutes et faire de nos scru­tins des votes élec­tro­niques qui, COMME TOUT VOTE INSTANTANNÉ, comme tout son­dage, comme toute machine à bois­son, don­nera la pré­fé­rence au plus clin­quant, au plus drôle ou au meilleur démagogue.

Plus besoin de se faire une opi­nion en écou­tant les uns et les autres débattre de leur pro­jet de société: de toutes façons il n’en ont pas, de pro­jet, alors en débattre…

Plus besoin de s’isoler, plus besoin de se dépla­cer. Cli­quez sur le poti­ron pour choi­sir votre pré­sident. Faites confiance à l’électronique et aux tech­ni­ciens qui, seuls, vous garan­tissent la confi­den­tia­lité et la sin­cé­rité des résul­tats.
Oublions que le fait d’avoir à se dépla­cer était la preuve d’une envie de s’exprimer. Oublions le fait que l’isoloir, l’urne trans­pa­rente, le décompte public étaient les garants d’un choix un peu plus rai­sonné, un peu plus posé, un peu moins reflexe, et que son résul­tat avait le mérite d’être le plus hon­nête possible.

Oublions que le vote élec­tro­nique, quoi qu’en disent les tech­ni­ciens (et s’ils sont hon­nêtes ils vous avoue­ront, au contraire, sa fai­blesse), est un vote hau­te­ment fal­si­fiable, sans visi­bi­lité. Oublions tout. Votons pour le meilleur auteur de petites phrases.

Quant à la poli­tique, lais­sons là deve­nir élec­tro­nique. Il y a déjà si long­temps qu’elle n’est plus humaine.

Commentaires (1) Trackbacks (0)
  1. Bel article.

    Je retiens notam­ment l’idée du «sym­bole» de se déplacer.


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