Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

26nov/050

J’ai 10 ans

Bon, c’est un blog après tout, nul ne s’étonnera que ce billet com­mence par un coup de gueule du tech­ni­cien que je suis, donc:

«J’ai 10 ans, ça fait bien­tôt vingt ans que j’ai 10 ans…»

Bah non, même si j’espère bien n’être pas le seul des auteurs de ce blog à rele­ver ce point, il me faut pour le dire, mes­dames et mes­sieurs, Inter­net n’a pas 10 ans. La 1ère démons­tra­tion de TCP (la «brique de base» du réseau) a eu lieu en 1977, et si je sais encore faire une sous­trac­tion, ça fait 28 ans et demi qu’Internet est né (et sa concep­tion est une autre histoire[1], vieille elle de 43 ans).

L’objet qui a 10 ans, ce n’est même pas le Wold Wide Webs­ter (le web, quoi, qui — au pas­sage — a 13 ans) mais sa démo­cra­ti­sa­tion en France.
Et, non, désolé de vous le rap­pel­ler: LE WEB N’EST PAS INTERNET.

Inter­net est un réseau, le web est une appli­ca­tion qui uti­lise ce réseau, à l’instar du mail, du ftp ou de l’irc (pour ne citer que les plus connues des autres appli­ca­tions d’Internet).

Bon, ceci étant pré­cisé (et ma colère éteinte), on peut en effet consta­ter qu’avant l’invention du Web, Inter­net était un machin uti­lisé par une poi­gnée d’informaticiens et d’universitaires. Et que c’est bien en 1995 qu’Internet est devenu un objet de consom­ma­tion grand-public. Et que 10 ans pas­sés, ça mérite qu’on se retourne un peu pour faire un bilan.
Rêve et cauchemar

Nous étions là en 1995. Nous uti­li­sions Inter­net, pour cer­tains depuis quelques années déjà. Nous étions, certe, moins nom­breux qu’aujourd’hui, mais, déjà nous débat­tions de son ave­nir, de ses dan­gers, des risques de le voir deve­nir un simple objet de consom­ma­tion au lieu de l’outil d’échange de savoir et de res­pon­sa­bi­lité citoyenne que nous uti­li­sions alors.

On ne peut pas ne pas se sou­ve­nir de l’espoir de voir cet outil, dont tous voyaient à quel point il chan­geait nos vies et allait chan­ger nos socié­tés, deve­nir acces­sible au plus grand nombre.

On ne peut pas ne pas se sou­ve­nir de cette pre­mière émis­sion de télé consa­crée à Inter­net et qui décri­vait l’outil que nous uti­li­sions avec plai­sir comme un repère de pirates pédo­philes néonazis.

On ne peut pas oublier la peur, que cha­cun de nous expri­mait, de voir cet outil deve­nir une espèce de Super­Mi­ni­tel à l’échelle pla­né­taire, gal­le­rie mar­chande dans laquelle seuls quelques pri­vi­lé­giés auraient droit à la parole, et le plus grand nombre réduits à consom­mer des conte­nus payants, fil­trés, cen­su­rés par des lois imbé­ciles.
Cer­tains d’entre nous avions déjà vécu l’espoir et le désen­chan­te­ment de la radio libre, ava­lée par un sys­tème com­mer­cial, mar­chan­di­sée, trans­for­mée en pan­neau publi­ci­taire. Nous avions peur, une peur panique de voir Inter­net subir le même chemin.

Nous rêvions d’un réseau ouvert à tous ceux qui vou­laient l’utiliser pour s’exprimer libre­ment, face au plus grand nombre. Nous rêvions du vil­lage pla­né­taire, nous (re)lisions Mac-Luhan et nous nous bat­tions contre l’idée qu’Internet fut une «zone de non-droit», en expli­quant, en réex­pli­quant, encore et tou­jours que les lois s’appliquent sur Inter­net comme ailleurs et que toute per­sonne s’exprimant en public assume seule la res­pon­sa­bi­lité de sa parole sans enga­ger celle d’un inter­mé­diaire tech­nique quel qu’il soit.

Nous rêvions d’un monde trans­formé par l’échange de savoir libre (et gra­tuit: le coût étant mon­dia­le­ment réparti, les écono­mies d’échelle deve­naient telles que le prix du conte­nant était négli­geable) et par cet acquis fon­da­men­tal, révo­lu­tion­naire, irré­vo­cable: pour la pre­mière fois depuis qu’il avait été énoncé, le droit à la liberté d’expression deve­nait enfin acces­sible au plus grand nombre, sans limite de temps ni d’espace, sans cri­tères édito­riaux, sans filtres com­mer­ciaux (mais en toute responsabilité).

Nos cau­che­mars, dans cette époque loin­taine, se nom­maient «Conseil Supé­rieur de l’Internet«[2] et nais­saient dans l’incompréhension si pal­pable de nos élites face à ce phé­no­mène étrange, néces­si­tant sou­vent l’usage d’un ordi­na­teur, rom­pant les digues hié­rar­chiques et per­met­tant d’interpeller n’importe qui, n’importe quand, sans contrôle préa­lable. Ils se nom­maient Micro­soft et nous trem­blions devant la pos­sible main-mise du géant Cali­for­nien sur «notre» réseau. Ils se nom­maient «péna­li­sa­tion de l’usage de la cryp­to­gra­phie» et nous crai­gnions pour notre vie pri­vée.
Je me sou­viens de ce temps là comme si c’était hier.

C’était hier et c’est demain

Le Conseil Supé­rieur de l’Internet a été repoussé. La «Com­mis­sion Beaus­sant» a lamen­ta­ble­ment échoué. La Loi sur la Sécu­rité de l’Information a été reto­quée. Mais la Loi sur l’Economie Numé­rique est enfin pas­sée, et nos gour­ve­nants ont enfin réussi à impo­ser la cen­sure préa­lable aux inter­mé­diaires tech­niques sous peine de deve­nir res­pon­sables des pro­pos d’un tiers [3].

Ainsi avons-nous enfin réa­lisé un pre­mier cau­che­mar: des com­mer­çants ont été tran­for­més en juges et en cen­seurs, contre leur gré, par la loi. Au «pays des droits de l’homme», le contrôle de la liberté d’expression préa­lable à toute déci­sion de jus­tice est établi.

Au nom d’une pré­ten­due perte d’exploitation des ayants-droits due au phé­no­mène du P2P (perte qui ne fut jamais démon­trée, c’est même l’inverse qui est prouvé par toutes les études indépendantes[4]), les socié­tés d’auteurs et les majors, sou­te­nues par Micro­soft et son DRM et jusqu’à Intel et son bus PCIe, en pas­sant par nos gouvernants[5], il semble désor­mais à peu près cer­tains que toutes nos com­mu­ni­ca­tions seront pas­sibles de toutes les inter­cep­tions ima­gi­nables, que tous nos actes seront sou­mis au bon vou­loir de quelques multinationales.

Tout ceci pour pré­ser­ver notre bon vieux droit d’auteur et nos artistes chéris ?

Notre second cau­che­mar est pour demain, mais rappelons-nous qu’hier (il y a 127 ans), alors qu’on débat­tait de la créa­tion du «droit d’auteur», Vic­tor Hugo disait à la tri­bune: «si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacri­fié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre pré­oc­cu­pa­tion unique, et tous, je le déclare, doivent pas­ser avant nous».

Mais réjouissons-nous: la cryp­to­gra­phie est libé­rée. Pour le moment tous nos cau­che­mars ne se sont pas réa­li­sés.
Quant à nos rêves…

Inter­net n’est pas devenu un kiosque payant mais le risque est tou­jours pré­sent, et plus que jamais. Mais je vois, moi, simple citoyen, de plus en plus de mes contem­po­rains apprendre l’expression publique, dans les forums et les blogs.

Je vois les mêmes consta­ter l’écart entre le dis­cours des médias clas­siques et celui d’un simple prof dans son blog, et en par­ler autour d’eux, en famille, au bou­lot, au bis­trot, jusqu’à chan­ger le résul­tat annoncé d’un réfé­ren­dum si ça se trouve. Qui sait ?

Qui sait ce qui se pas­sera dans un monde ou une masse cri­tique d’individus a appris la valeur de sa propre opi­nion face au dis­cours public domi­nant, qui sait quelle sera la réac­tion face aux lois pré­pa­rées par les lob­bies bruxellois ?

Ce com­bat, mon com­bat, n’est pas ter­miné. Et — et c’est tant mieux — je doute qu’il le soit dans les 10 pro­chaines années.

[1] Lire si l’on veut mon «his­toire d’Internet» sur http://www.chemla.org/textes/hinternet.html

[2] La pre­mière de nom­breuses ten­ta­tives de je ne sais com­bien de
gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, de droite comme de gauche, pour «régu­ler» la
liberté d’expression au delà de ce que pré­voit l’article 11 de la
Décla­ra­tion des Droits de l’Homme et du Citoyen ou l’article 18 de la
Décla­ra­tion Uni­ver­selle des Droits de l’Homme.

[3] Voir le site http://lcen.dinos.org/

[4] Lire par exemple http://www.branchez-vous.com/actu/04–03/08–177502.html
mais même la FNAC fait le même constat: le P2P n’est pas for­cé­ment
res­pon­sable de la baisse des ventes de disques
(http://www.zdnet.fr/actualites/internet/0,39020774,39147204,00.htm) et
l’OCDE lui-même, dans un rap­port
(http://www.oecd.org/dataoecd/55/57/32927686.pdf) recon­nait que «Il est
dif­fi­cile d’établir une base pour démon­trer un lien de cause à effet
avec la baisse de 20 % du chiffre d’affaires glo­bal enre­gis­trée par
l’industrie musi­cale entre 1999 et 2003″.

[5] Lire:

http://www.01net.com/editorial/287558/peripherique/derive-securitaire-pour-le-bus-pci-express-2.0/

et http://eucd.info/index.php?2005/11/14/177-eucdinfo-devoile-le-plan-d-attaque-des-majors

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