Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

9juil/091

Bénabar, le libertaire de l’Internet régulé

J’avais pro­mis de ne plus en par­ler, mais puisque c’est le gou­ver­ne­ment qui me relance, revoici donc Hadopi.

D’abord, quelques faits et chiffres que je vous (re)donne en vrac et sans com­men­taire (pour la plu­part je m’en suis déjà servi dans d’autres billets, mais je les ai réunis pour mes fiches lors d’un débat — for­cé­ment pas­sion­nant puisque j’y par­ti­ci­pais — et que vous pou­vez écou­ter ici).

  • Uni­ver­sal Music a connu une baisse de son CA de 7,8% en 2008 mais ses béné­fices étaient en hausse de 11,6% sur un an
  • War­ner Music Group a vu ses ventes aug­men­ter de 3% sur l’ensemble de l’exercice 2008.
  • Les fran­çais ont acheté 2 fois moins de disques en 2008 qu’en 2002 mais la part du bud­get consa­cré aux pro­duits cultu­rels est stable (5,93% en 1997 et 6,75% en 2007). La fré­quen­ta­tion des salles de spec­tacles et de cinéma aug­mente, les ventes de télé­vi­seurs, DVD et autre grimpent en flèche.
  • La vente des disques vinyles a été en hausse de 77% en 2008.
  • Le film «Home», dif­fusé gra­tui­te­ment à la télé et vu par 8 mil­lions de télé­spec­ta­teurs, et dif­fusé aussi gra­tui­te­ment sur Inter­net, est arrivé à la 9ème place du box-office la semaine de sa dif­fu­sion en salle alors qu’il n’était dif­fusé que dans 19 salles sur Paris. Deux semaines après sa dif­fu­sion il était encore en tête des ventes de DVD et de Blue-ray à la FNAC.
  • Le titre «Shot in the Back of the Head» de l’artiste Moby a été dif­fusé gra­tui­te­ment (par l’artiste lui-même) pour pro­mou­voir l’album qui le contient. C’est aussi le titre de cet album le plus vendu sur iTunes.
  • En 2007, sur 45.236 socié­taires qui ont reçu quelque chose de la SACEM (sur 124000 morts ou vivants), seule­ment 3211 ont tou­ché plus de 10000€.
  • En 2007, la SACEM elle a réparti la somme totale de 643,5 mil­lions d’euros en crois­sance de 1,4% par rap­port à 2006 soit seule­ment 33 euros par foyer fis­cal imposable.

Voilà. Vous en tirez les conclu­sions que vous vou­lez, mais les miennes sont les mêmes que celles de toutes les études indé­pen­dantes: l’argument maintes fois répété (et par tous les bords) hier au Sénat sur «les chiffres catas­tro­phiques des ventes de disques divi­sés par 3 à cause du pira­tage » qui «jus­ti­fie» HADOPI est un men­songe. Un men­songe. Un mensonge.

Répété trois fois, peut-être que ça ren­trera dans la tête du légis­la­teur dont l’assistant tom­be­rait par hasard sur ce billet, et puis eux-mêmes répètent bien assez sou­vent leur thèse pour que je répète la mienne.

Mais, bon: j’avais dit «sous un autre angle», donc là n’est pas mon propos.

J’aime bien Béna­bar (ses chan­sons, je veux dire: le bon­homme je ne le connais pas).

Mais ça fait une semaine que je garde un onglet ouvert sur son inter­view à Rue89.

Je suis fas­ciné par cette inter­view. A chaque fois que je la relis, je trouve un nou­vel angle sur lequel réagir. Je ne sais pas par quel bout la prendre.

Je vous la résume en quelques mots (mais lisez-la, ça ne prend pas long­temps): le chan­teur n’a pas apré­cié que Rue89 relève l’existence d’un clip — où l’on voit l’artiste à Soli­days déni­grer la suf­fi­sance du nou­veau ministre de la culture et défendre HADOPI — sous le titre « Béna­bar et la suf­fi­sance de Fré­dé­ric Mit­ter­rand », alors il explique pourquoi.

Et là, on entre dans la qua­trième dimension.

Ca com­mence très fort avec Béna­bar (qui, dans la vidéo, nous assène que «bien évidem­ment il faut contrô­ler Inter­net pour inter­dir le télé­char­ge­ment» parce qu’il connait plein de potes qui galèrent même si pour lui ça roule «pour le moment») qui explique que grâce à Inter­net, «il n’achète plus la Presse». Ah.

Et qu’il flâne sur Dee­zer (qui selon l’ADAMI ne verse que des pouièmes de cen­times aux inter­prètes des chan­sons qui y sont dif­fu­sées). Ah.

Et qu’il est «liber­taire, mais». Ah.

Bon alors, déjà rien que ça, ça suf­fi­rait à écrire tout un billet en temps nor­mal. Com­pre­nez ma peine: je n’ai pour l’instant cité que les toutes pre­mières lignes de son interview.

Un type qui se dit «liber­taire, mais» qui veut qu’on «contrôle Inter­net pour inter­dire le télé­char­ge­ment» et qui n’achète plus la presse parce que grâce à Inter­net il peut accè­der à de l’information gra­tuite et qui écoute sa musique sur Inter­net via le média qui rému­nère pro­ba­ble­ment le moins les artistes, moi ça me fascine.

Plus loin, heu­reu­se­ment, il nous explique que s’il défend HADOPI c’est que «tout tra­vail mérite salaire».

Je ne déve­loppe pas, hein: on va dire que c’est auto-«suf­fi­sant».

Lui vend ses albums sur iTunes pour 9,90 euros et trouve ce prix «loin d’être abu­sif» (je rap­pelle que la qua­lité des titres sur iTunes est infé­rieure en qua­lité à celle d’un CD), mais «pète un plomb quand il voit son disque en vente à 18 euros chez Virgin».

A quel niveau de prix et de qua­lité doit-on être pour être entre «loin d’être abu­sif» et le pétage de plomb, l’histoire ne le dit pas.

Et je ne vais pas faire non plus l’exégèse de toute son inter­view: après tout lisez-la et voyez-vous même si vous trou­vez nor­mal que je trouve ces pro­pos insul­tants, moi qui ne suis pas anonyme.

Mais quand même: une autre par­tie m’interpelle. Selon Béna­bar, puisque cer­tains sites (comme celui qui dif­fuse le clip cité par Rue89) sont finan­cés par la publi­cité, ça prouve qu’il n’y a pas de gra­tuité: «La gra­tuité, c’est une fausse valeur, un men­songe. Il n’y a pas de gra­tuité : il y a juste de l’argent dont la cir­cu­la­tion change».

Alors, quand même, quand on se dit de gauche et liber­taire (mais «Il faut bien quelque chose pour régu­ler Inter­net. C’est affli­geant de pas­ser pour un mec de droite que de dire cela ! Régu­ler, c’est de gauche !»: de gauche, oui, mais liber­taire ?!), quand même donc, je vou­drais rap­pe­ler à Béna­bar (sait-on jamais: puisqu’il se goo­glise, peut-être lira-t’il ces quelques lignes): s’il peut uti­li­ser Inter­net pour faire tout ces choses gratuites-mais-payantes, c’est parce que des liber­taires de gauche (qui s’ignoraient) ont déve­loppé des normes et des logi­ciels «libres», c’est à dire sui­vant un modèle non-marchand. Et que ça existe, le non-marchand, sur Inter­net, et pas qu’un peu, mon «neu­veu»!

Bon, je ne demande pas à Béna­bar de publier ses oeuvres sous licence libre (puisque tout est payant), mais est-ce trop deman­der qu’un peu de décence ou de réflexion, quand dans le même temps on sou­haite que «tous les com­men­taires soient modé­rés a priori», qu’il faut «s’attaquer à cette ques­tion, l’anonymat, c’est sérieux» et qu’on se dit libertaire?

Mais mon bon mon­sieur, si la liberté d’expression vous dérange à ce point, per­sonne ne vous force à uti­li­ser Inter­net pour y trou­ver toutes ces infor­ma­tions gra­tuites en lais­sant la presse crever!

Tout ça parce qu’en tapant son nom sur Google il n’est pas tombé sur un site qui le trai­tait de génie…

Non, Béna­bar n’est pas un génie, en tous cas pas quand il parle d’Internet.

Et hélas, c’est un peu trop sou­vent le cas de tous ces artistes qui défendent des choses qu’à l’évidence ils ne com­prennent pas, à qui de toute évidence on n’a pas fourni les quelques faits et chiffres que j’égrène en début de billet, et qui se retrouvent à défendre l’indéfendable parce qu’on a osé dire publi­que­ment qu’on est pas du même avis qu’eux.

Et hélas encore, c’est aussi et encore plus le cas de la (très) grande majo­rité de nos légis­la­teurs, qui se basent sur on ne sait quelles pseudo-études cen­sées démon­trer que le par­tage de musique est nui­sible à la créa­tion (et qui pour le coup confondent «créa­tion» et «majors», et encore) pour voter des lois igno­rantes non seule­ment d’Internet mais aussi des droits fondamentaux.

Ah, et Béna­bar doit faire par­tie des 3211 socié­taires pri­vi­lé­giés de la SACEM qui ont tou­ché plus de 10000 euros sur un an, parce qu’au pal­ma­rès des chiffres d’affaires des chan­teurs en 2008, il se clas­sait second (der­rière Fran­cis Cabrel), avec 2,3 mil­lion d’euros. Par an.

De quoi se payer l’abonnement à quelques jour­naux, sans doute ?

Commentaires (1) Trackbacks (0)
  1. Voyons MR Béna­bar ne vas pas s’abaisser à payer alors qu’il peut avoir du gra­tuit, se sont les pas riche qui doivent payer pour que lui s’enrichisse ou économise.


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