Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

6déc/000

Le bradage des noms de domaines aux marchands

Com­men­çons par un peu d’histoire et de tech­nique, c’est hélas néces­saire à la com­pré­hen­sion car c’est bien cette pré­ten­due com­plexité tech­nique qui per­met à cer­tains d’opérer comme bon leur semble ce que je n’hésite pas à appel­ler un vol légal.

Un nom de domaine, ce n’est ni plus ni moins que l’association d’un nom à une adresse d’un ordi­na­teur connecté à Inter­net. Il est plus facile de se sou­ve­nir qu’il faut taper www.francetelecom.com pour atteindre le site Web de l’opérateur de télé­pho­nie que de noter sur un bout de papier l’adresse numé­rique (193.252.71.4) du même ordi­na­teur. Même si, à terme, c’est bien cette adresse numé­rique qui sera uti­li­sée par votre navi­ga­teur pour aller cher­cher l’information voulue.

Pour que ça marche, il faut évidem­ment un sys­tème capable de four­nir à votre navi­ga­teur le numéro de l’ordinateur dont vous avez tapé le nom. Ce sys­tème est connu sous le nom de DNS (Domain Name Sys­tem) et repose sur une grosse base de don­nées cen­tra­li­sée, gérée par une entre­prise amé­ri­caine qui a reçu pour ça délé­ga­tion du gou­ver­ne­ment des États-Unis.

Au final donc la créa­tion d’un nom de domaine n’est ni plus ni moins que l’ajout d’une cor­res­pon­dance entre ce nom et un numéro à l’intérieur de cette base de don­née cen­tra­li­sée. Rien d’autre. Un sys­tème sim­plis­sime donc et qui fut tota­le­ment gra­tuit tant que la ges­tion de cette base cen­trale était finan­cée par de l’argent public.

Le coût de l’enregistrement, une fois pour toutes, d’un nom de domaine est évalué à 2 francs envi­ron. Ce type de somme est facile à gérer quand il s’agit d’argent public: il suf­fit de finan­cer l’organisme qui s’en occupe. Mais dès lors qu’une entre­prise pri­vée doit fac­tu­rer ce type de ser­vice, les prix s’envolent: le prix de la seule fac­tu­ra­tion (deve­nue annuelle) est déjà supé­rieur au prix du ser­vice lui-même, ne serait-ce que parce qu’elle implique une comp­ta­bi­lité, du cour­rier, des ser­vices qui néces­sitent bien sûr du per­son­nel, qu’il faut bien payer.

Le prix des domaines est donc passé à 35$ pour deux ans dès la pri­va­ti­sa­tion de ce ser­vice, une pri­va­ti­sa­tion qui a créé un mono­pole mon­dial pen­dant les 4 années pas­sées avant l’ouverture du mar­ché des seuls emsemble de noms inter­na­tio­naux (.COM, .NET et .ORG) à la concur­rence, début 2000, et le début de pas mal d’offres concurrentes.

Le droit des marques

Quand le mar­ché récu­père un outil tech­nique qui n’a pas été créé pour lui à l’origine, il n’est pas éton­nant qu’il se retrouve avec un outil inadapté.

Dès qu’Internet (qui a vécu 20 ans sans ces pro­blèmes) s’est ouvert au com­merce en ligne, des entre­prises ont voulu dis­po­ser pour iden­ti­fier leurs ordi­na­teurs du même nom que celui sous lequel elles sont connues en dehors du réseau. C’est bien nor­mal mais voilà: le genre de domaine le plus demandé (pour des rai­sons tant tech­niques qu’éthymologique) est le .COM, et il n’est pas pos­sible d’attribuer dans .COM deux noms iden­tiques pour deux entre­prises uti­li­sant le même nom, cha­cune dans leur pays d’origine. .COM est mon­dial (ce qui arrange bien les entre­prises, jus­te­ment) mais chaque nom y est unique, et donc rare.

On a donc vu très vite les entre­prises se pré­ci­pi­ter pour ache­ter, sou­vent à n’importe quel prix via des inter­mé­diaires, le nom de domaine qu’elles sou­hai­taient. Et bien entendu, face à elles, des petits malin qui enre­gis­traient à tour de bras le nom des grosses socié­tés qui avaient été trop lentes, pour les leur revendre ensuite à des prix phé­no­mé­naux (quelques cen­taines de mil­liers de francs dans cer­tains cas notoires).
Jusque là, rien à dire: quand le mar­ché prend Inter­net en charge, il le gou­verne avec ses propres lois, fussent-elles celles du plus fort ou du plus rapide.

Là où il y a à dire, c’est quand après cette période un peu folle on a vu des entre­prises gagner des pro­cès pour récu­pé­rer le nom de domaine ‘volé’ par un concur­rent ou un petit malin. Quand on a vu que ce type de pro­cé­dures deve­naient la règle au point d’être incluse dans la ‘juris­pru­dence’ des ven­deurs de noms.

Pour­quoi ? Parce qu’un nom de domaine n’est pas une marque, et ne peut pas l’être:

- Un nom de domaine est unique sur toute la pla­nète, mais son enre­gis­tre­ment ne peut res­pec­ter l’ensemble des légis­la­tions entou­rant le dépot d’une marque dans cha­cun des pays du monde. Même l’Organisation Mon­diale pour la Pro­priété Intel­lec­tuelle ne regroupe que 47 pays et les socié­tés qui déposent une marque par son inter­mé­diaire n’ont aucune garan­tie que ces 47 pays accep­te­ront tous le dépot. Les garan­ties entou­rant le dépôt d’une marque sont donc impor­tants. Mais il n’existe rien de com­pa­rable dans le monde des noms de domaines inter­na­tio­naux où la seule règle qui tienne est celle du «1er arrivé 1er servi».

Un juge­ment (1) récent vient d’ailleurs de rap­pel­ler la dif­fé­rence entre une marque (qui n’est dépo­sée que dans quelques classes bien pré­cises) et un nom de domaine (qui est unique au monde, par définition).

Vou­loir faire tenir le rôle d’un registre mon­dial des marques au sys­tème des noms de domaine signi­fie­rait donc la fin (au moins dans le monde du com­merce élec­tro­nique) des légis­la­tions natio­nales concer­nant le droit des marques et une dérive vers la pri­va­ti­sa­tion (puisque les noms de domaines relèvent du seul mar­ché) de la déno­mi­na­tion des per­sonnes morales. Est-ce vrai­ment un objectif ?

- Même s’il est bon de dis­po­ser de moyens de recours pour qu’une entre­prise puisse récu­pé­rer léga­le­ment son nom sans avoir à débour­ser ce qui serait une ran­çon, le fait de lier ce recours à la seule noto­riété de la marque implique à terme que le sys­tème des noms de domaines est limité au mar­ché des entre­prises: un simple citoyen n’ayant aucun moyen de dépo­ser son nom en tant que marque ne pour­rait pas cocur­ren­cer une entre­prise qui, quelque part sur la pla­nète, uti­li­se­rait ce même nom commercialement.

Ce serait donc à terme une méthode comme une autre de réser­ver Inter­net au seul com­merce, en relé­guant les citoyens et leur expres­sion dans une zone moins ‘voyante’ du même réseau. Le com­merce n’aime pas la concur­rence mais doit-il pour autant faire en sorte d’interdire aux citoyens la visi­bi­lité qu’apporte un nom de domaine international ?

Ces argu­ments semblent solides, l’un léga­le­ment et l’autre socialement.

Pour­tant ils sont de plus en plus sou­vent igno­rés par les auto­ri­tés de tutelle, au moins en Europe et plus par­ti­cu­liè­re­ment en France. En France, soit-disant pour éviter les abus, l’AFNIC (orga­nisme chargé de vendre les .FR) a mis en place ce qu’on appelle une «charte de nom­mage», qui défi­nit qui peut ache­ter un domaine et à quelles condi­tions. Et puisque l’objectif là aussi est la pro­tec­tion des marques, seuls ceux qui peuvent prou­ver une acti­vité com­mer­ciale établie en France peuvent ache­ter le nom qui figure sur leur extrait de K-bis. Autant dire qu’aucun par­ti­cu­lier ne peut espé­rer dis­po­ser d’un nom de domaine en .FR, et nul ne s’étonnera du faible nombre de domaines de ce genre (début 2000 on comp­tait moins de 80000 domaines en .FR contre plus de 900.000 dans .DE, les alle­mands étant plus ‘libé­raux’ dans leur sys­tème d’attribution des noms).

Pire encore, alors que l’Union Euro­péenne est en passe de per­mettre la créa­tion de domaines en .EU, voilà que la même ques­tion revient sur le tapis: il semble qu’il soit plus urgent de faire en sorte de pro­té­ger les marques des entre­prises euro­péennes que de per­mettre aux citoyens d’affirmer leur appar­te­nance à la Com­mu­nauté. Et l’UE semble donc se diri­ger elle aussi vers un sys­tème dans lequel il fau­dra faire la preuve qu’on a le droit d’utiliser un nom avant de pou­voir créer un domaine. Ce qui est louable, bien sûr, mais qui implique des véri­fi­ca­tions admi­nis­tra­tives faites par des humains, et donc des coûts et des délais rare­ment com­pa­tibles avec la vitesse d’Internet et en tout état de cause rédi­bi­toire pour de simples citoyens.

Les enjeux de pouvoir

Aujourd’hui tout le monde l’a com­pris, même s’il a fallu du temps: Inter­net est décen­tra­lisé au point de n’avoir aucun ‘res­pon­sable’ cen­tral iden­ti­fiable et qui four­nit le ser­vice que cha­cun peut uti­li­ser. Or les noms de domaines, du fait de l’existence d’une base de don­née cen­trale, sont le seul ‘lieu’ iden­ti­fiable par lequel tout un cha­cun doit pas­ser pour exis­ter sur le réseau. Il est bien évident, du coup, que c’est là que se situent toutes les luttes de pou­voirs, puisque c’est le seul pou­voir ima­gi­nable. La Com­mis­sion Euro­péenne l’a bien com­pris puisque bien plus qu’un nou­vel espace de nom­mage, le futur .EU lui per­met­tra de par­ti­ci­per à part entière à ces luttes de pou­voirs en tant que ges­tion­naire de cet espace.

Lorsqu’au début de l’année 2000 le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain a choisi de cas­ser le mono­pole de la seule entre­prise qui ven­dait ces noms, il a créé un comité chargé d’organiser la concur­rence sur ce mar­ché: l’ICANN. Et bien évidem­ment l’ICANN est devenu le lieu de toutes les luttes d’influence et de pou­voir, une sorte d’embryon de gou­ver­ne­ment offi­ciel du Réseau qui a été jusqu’à faire élire une par­tie de ses membres au suf­frage uni­ver­sel mon­dial.
Les déci­sions d’une telle entité sont lourdes de consé­quences, au moins finan­cières: le mar­ché des noms de domaine à lui seul génère envi­ron un mil­lion de dol­lars par semaine et ne cesse de gros­sir, on pour­rait dès lors s’attendre à ce que l’ICANN prenne ses déci­sions de la manière la plus trans­pa­rente pos­sible, à l’image de n’importe quelle orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale. Or la pre­mière déci­sion d’envergure de ce comité a été la créa­tion de 7 nou­veaux ensembles de noms de domaines inter­na­tio­naux (en plus des .COM .NET et .ORG).
Etions-nous dans une situa­tion de pénu­rie de noms telle qu’elle implique une telle urgence ? Il ne semble pas que le nombre de domaines ven­dus dans les 3 .COM/NET/ORG dimi­nue, comme ce serait le cas s’il ne res­tait plus aucun nom dis­po­nible dans aucune langue. Au contraire ce nombre aug­mente sans cesse.

Ce qui est évident, c’est que dans l’hystérie col­lec­tive qui entoure la ques­tion du nom­mage sur Inter­net, toutes les entre­prises qui dis­posent déjà d’un nom dans .COM achè­te­ront, quel qu’en soit le prix, le même nom dans le futur .BIZ et dans le pro­bable .EU euro­péen. Et feront de même pour tout nou­vel espace qui se créera sim­ple­ment pour éviter qu’un concur­rent ne le fasse, et parce que même en ache­tant 2000 dol­lars (le prix prévu pour les .BIZ) une pres­ta­tion dont le prix de revient avoi­sine les 2 francs, une entre­prise, même petite, ne pren­dra aucun risque quant à son image.

Mais il est tout aussi évident qu’aucune entre­prise n’avait besoin de ces nou­veaux espaces: elles dis­posent en très grande majo­rité déjà de leur .COM et n’ont aucun inté­rêt à asso­cier plu­sieurs noms à un même ordi­na­teur. Elles sont, en pra­tique, otages du sys­tème et doivent ache­ter par pré­cau­tion tout nou­veau nom pos­sible, et ce quel que soit le nombre de nou­veaux espaces de nom­mage qui se créeront.

Non: ceux qui ont inté­rêt à ces nou­veaux espaces sont uni­que­ment ceux qui vont les vendre, et eux seuls. On voit donc déjà l’influence d’interêts très puis­sants au sein de l’ICANN, qui ne sont que finan­ciers et qui créent des besoins sans réa­lité. Qui vendent du vent, donc, mais sous la contrainte.

Force est de consta­ter que le seul lieu de pou­voir qui puisse exis­ter sur Inter­net, loin d’être une contre-partie du com­merce tout-puissant est au contraire sou­mis aux seules lois du mar­ché. Force est aussi de consta­ter que l’ICANN, contre toute attente, a inter­dit à ses nou­veaux membres (frai­che­ment élus au suf­frage uni­ver­sel mon­dial à grands ren­forts de publi­cité) de par­ti­ci­per aux déli­bé­ra­tions devant conduire au choix des opé­ra­teurs des nou­veaux espaces de nom­mage. Et n’oublions pas qu’à ce jour le dépar­te­ment du com­merce amé­ri­cain dis­pose tou­jours d’un droit de véto sur les déci­sions de l’ICANN, c’est dire à quel point ce comité est indépendant.

Libé­ra­li­sa­tion et citoyens

L’ICANN cepen­dant a de bons côtés. Pour une fois en effet on constate que la libé­ra­li­sa­tion d’un mar­ché se fait au pro­fit des simples par­ti­cu­liers plu­tôt qu’à celui des grandes entreprises.

Bien sûr, les socié­tés qui vendent les noms gagnent beau­coup d’argent. Bien sûr aussi, n’importe qui dans le passé pou­vait enre­gis­trer son propre domaine dans .COM, .NET ou .ORG, mais voilà: l’ouverture à la concur­rence s’est accom­pa­gnée de pas mal de remises en ques­tions et de quelques ajustements.

L’ICANN, qui devait gérer le sys­tème exis­tant qui per­met­tait à n’importe qui, donc d’acheter n’importe quel nom, a dû faire face au pro­blème dit du «cybers­quat­ting» consis­tant à dépo­ser le nom d’une grande entre­prise pour le lui revendre ensuite avec un pro­fit maxi­mum. Pour ce faire, il a été décidé de créer une pro­cé­dure qui per­met aux entre­prises lésées de récla­mer leur nom et, si elles apportent la preuve de la volonté déli­bé­rée du voleur de n’avoir agi que pour le pro­fit, de le récu­pé­rer gratuitement.

Ca peut sem­bler ano­din, mais non seule­ment cette pro­cé­dure fonc­tionne très bien mais aussi et sur­tout elle apporte un démenti for­mel à tous ceux (y com­pris l’organisme de ges­tion des .FR qui dépend du gou­ver­ne­ment) qui pour pro­té­ger les marques impo­saient des rêgles si strictes qu’elles inter­di­saient tout sim­ple­ment à un simple citoyen de dépo­ser son propre nom: n’espérez pas créer un jour VOTRENOM.FR si vous ne dis­po­sez pas d’un extrait de K-bis appor­tant la preuve que vous avez une entre­prise dépo­sée au registre du com­merce sous VOTRENOM: c’est interdit.

Non seule­ment la pro­cé­dure de régle­ment «à l’amiable» des conflits mise en place par l’ICANN a permi de mon­trer qu’il exis­tait d’autres moyens qu’une extrême bureau­cra­tie pour éviter les abus, mais en plus elle a poussé à la créa­tion de bureaux d’enregistrement des noms orien­tés vers les par­ti­cu­liers et eux seuls en affer­mis­sant le droit de qui­conque à pos­sé­der un nom de domaine, pour peu qu’il soit uti­lisé sans volonté de voler quiconque.

Qu’à la limite un nom coute quelque cen­taines de franc par an alors que la pro­cé­dure de créa­tion ne revient en tout et pour tout qu’à quelques francs, passe encore: il ne peut exis­ter d’enregistrement sans ser­vices ajou­tés, ne serait-ce que d’aide tech­nique au client sans com­pé­tence.
Qu’à la limite on essaie de pro­tè­ger les marques et les entre­prises des petits malins qui jouent sur le retard pris par les grandes entre­prises, passe encore.

Mais qu’on uti­lise ce seul argu­ment, dont on voit qu’il est sim­ple­ment faux (la Bel­gique qui usait des mêmes argu­ments et des mêmes inter­dic­tions vient d’ailleurs de faire marche arrière et de s’aligner sur les pra­tiques plus claires de l’ICANN), pour en pra­tique inter­dire aux citoyens d’être aussi visibles sur Inter­net que les entre­prises, et c’est tout un monde qu’on modèle: un monde du com­merce tout puis­sant, qui rejette dans les oubliettes des réseaux la parole citoyenne qui dérange tant.

Aujourd’hui même s’ouvre à Nice un com­bat pour une Europe plus sociale et moins mer­can­tile. Et dans le même temps, loin des pro­jec­teurs, la Com­mis­sion Euro­péenne pré­pare l’ouverture aux seules entre­prises, selon le modèle fran­çais, d’un nou­veau type de noms de domaines. Quel que soit son choix mon entre­prise en tirera des béné­fices cer­tains. Mais l’Europe, qui dis­pose là d’un moyen unique de créer un espace de citoyen­neté euro­péenne, choi­sisse de réser­ver cet espace aux seules entre­prises est un signal fort, et qui demain sera jugé comme tel.

Je ne veux pas être jugé avec elle.

(1) http://www.juriscom.net/actu/achv/200011.htm

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