fév 272001
 

Une confé­rence comme beau­coup d’autres. L’auteur d’un livre un peu polé­mique vient faire par­ta­ger sa thèse avec un public venu là pour l’écouter et le voir, quoi de plus banal.

Et la confé­rence don­née par Phi­lippe Bre­ton, cher­cheur en socio­lo­gie au CNRS et pro­fes­seur à la Sor­bonne, sur son der­nier ouvrage Le culte de l’internet ne tra­his­sait pas le genre : un plan bien rôdé, des « petites phrases » idoines pour faire rire le public aux moments pré­vus, un dis­cours tout ce qu’il y a de plus convain­cant et que j’oserais résu­mer ainsi :

-Il existe un réel besoin de débat social autour d’Internet et de ses usages comme autour de toute nou­veauté tech­no­lo­gique. Un débat rendu impos­sible parce que le dis­cours qui entoure le sujet de ce débat iné­luc­table est fait de béa­ti­tude ou de rejet vis­cé­ral, l’un comme l’autre venant de per­sonnes qui ne sont pas en état d’accepter la contradiction.

-Les pre­miers font d’Internet l’objet d’une idô­la­trie qui les conduit tour à tour à affir­mer son iné­luc­ta­bi­lité pour des rai­sons quasi-religieuses (réunion du genre humain, fusion des esprits, vil­lage pla­né­taire) ou finan­cières (il y a trop d’argent en jeu pour seule­ment débattre de la pos­si­bi­lité qu’il disparaisse).

-Les seconds sont des tech­no­phobes qui rejettent en bloc l’outil tel qu’il est pré­senté, notam­ment en rai­son de cette iné­luc­ta­bi­lité pré­sente dans le dis­cours publicitaire.

-Phi­lippe Bre­ton entend donc creu­ser une troi­sième voie, cri­tique mais rai­son­nable, de l’outil et de ses appli­ca­tions, en dehors de toute idô­la­trie, du haut de ses diplomes et de sa spé­cia­li­sa­tion dans la socio­lo­gie dela com­mu­ni­ca­tion. Une voie qui per­met­trait enfin de sor­tir Inter­net d’une idéo­lo­gie qui lui semble dan­ge­reuse parce qu’elle est uto­pique et amène à des com­por­te­ments contre-productifs dans l’usage même de l’outil.

Voilà donc sur quoi est basé le dis­cours de l’auteur. On applau­di­rait à deux mains si l’on avait lu un autre ouvrage du même auteur : La parole mani­pu­lée, dans lequel il démonte un cer­tain nombre des tech­niques de mani­pu­la­tion d’un auditoire.

Et il faut bien se rendre à l’évidence : ces tech­niques qu’il dénonce comme dan­ge­reuses lorsqu’elles sont uti­li­sées dans la com­mu­ni­ca­tion poli­tique, Phi­lippe Bre­ton les uti­lise toutes, ou presque, lorsqu’il s’agit de convaincre son audi­toire d’un soir. À croire qu’il n’est pas capable d’appliquer à lui-même la rigueur qu’il demande aux autres.

Car son dis­cours est basé sur un men­songe par omis­sion, très cer­tai­ne­ment volon­taire de la part d’un auteur qui a écrit déjà deux ouvrages de réfé­rence sur le sujet, puis sur un arti­fice rhé­to­rique de bas étage pour étayer un dis­cours dont je dois consta­ter l’inanité, le vide, l’inintérêt profond.

Le men­songe par ommis­sion est simple : oui Inter­net est iné­luc­table, mais pas pour les rai­sons que four­nit Phi­lippe Bre­ton à son audi­toire d’un soir.

Les rai­sons qu’il donne sont les rai­sons que lui a choisi de don­ner parce qu’il sait pou­voir les réfu­ter aisé­ment. Ce sont des rai­sons exis­tantes dans le dis­cours qui entoure Inter­net, c’est vrai, mais ce ne sont pas les seules. Ce sont seule­ment les seules qu’il puisse démon­ter aisément :

- Inter­net fait l’objet d’un dis­cours quasi-religieux Oui, c’est vrai, cer­tains illu­mi­nés sur­mé­dia­ti­sés que cite P. Bre­ton (Lévy, Quéau) ont un dis­cours qui n’est que fan­tas­ma­tique. Mais il s’agit d’une poi­gnée de per­son­nages dont les paroles ne sont prises au sérieux par per­sonne, sauf par Phi­lippe Bre­ton lui-même et par les quelques médias en mal de sen­sa­tion­na­lisme dont il semble tirer toutes ses informations.

- Inter­net est intou­chable parce qu’il est source de trop d’espoirs de pro­fits finan­ciers. Oui ce dis­cours existe et oui il est stu­pide parce qu’on n’interdit pas un débat de société pour des rai­sons financières.

Mais non ces deux aspects super­fi­ciels du dis­cours qui entoure Inter­net ne sont pas les seuls qui soient, loin de là. Ils sont même sans doute les deux argu­ments les moins uti­li­sés et les moins écou­tés. Le simple fait que Phi­lippe Bre­ton néglige (volon­tai­re­ment à mon sens) les réels argu­ments qui font d’Internet autre chose qu’un « simple outil de plus qui sim­pli­fie des tâches pré­exis­tantes et qu’il faut consi­dé­rer comme tel et comme rien d’autre » est signi­fi­ca­tif d’une manipulation.

Phi­lippe Bre­ton ne s’adresse pas à un public averti. Il parle à des gens qui n’ont ni la for­ma­tion ni les com­pé­tences tech­niques pour voir les failles de son dis­cours. Mais elles existent et, encore une fois j’insiste, de la part de quelqu’un qui sait si bien ce qu’est la mani­pu­la­tion dans la com­mu­ni­ca­tion d’une part et si bien ce que repré­sente Inter­net d’autre part, il ne peut s’agir d’une réelle volonté de manipulation.

Il existe bel et bien des rai­sons qui font qu’Internet est iné­luc­table. Elles sont dis­cu­tables, comme toutes les rai­sons, mais elle sont bien plus dif­fi­cile à réfu­ter que les cari­ca­tures uti­li­sées par Phi­lippe Breton :

- Inter­net répond à un besoin social. Loin de la « com­mu­ni­ca­tion » dont parle Phi­lippe Bre­ton et qui dans son dis­cours est limité soit à un dia­logue (le cour­rier élec­tro­nique) soit à la dif­fu­sion de masse (le web), il existe grâce à Inter­net des outils per­met­tant à des groupes humains par­ta­geant des pas­sions com­munes de se ren­con­trer. Des outils dont aucun équi­va­lent n’existait avant Inter­net (expliquez-moi donc com­ment j’aurais pu faire la connais­sance de la majo­rité des amis d’âges, de cultures, de lieux de vie et de langues dif­fé­rents de la mienne sans cet outil). Certes ces ren­contres sont vir­tuelles dans un pre­mier temps, mais elle ne le res­tent jamais bien longtemps.

- Inter­net répond à un besoin struc­tu­rel. La somme de connais­sance de l’humanité a atteint un seuil à par­tir duquel un outil nou­veau deve­nait néces­saire à la dif­fu­sion des savoirs. Inter­net est l’outil idéal pour ça, ou en tous cas il peut le deve­nir faci­le­ment : après tout il a été prévu pour ça. Tout y est basé sur le par­tage du savoir. La logique même du Web, et l’importance inno­va­trice des liens hyper­textes, crée quelque chose de neuf dans ce domaine, qu’on ne peut rap­pro­cher d’aucun outil pré­exis­tant. Que Phi­lippe Bre­ton opine lorsqu’on lui dit qu’après tout Inter­net n’est rien d’autre que le rem­pla­çant « un peu plus pra­tique de nos anciennes ronéos » montre à l’évidence qu’il passe à côté de phé­no­mènes sans pré­cé­dent dans le domaine de la com­mu­ni­ca­tion, et qui ont une impor­tance socio­lo­gique que lui, d’abord, devrait rele­ver. Et qu’il oublie.

-Et sur­tout, sur­tout, Inter­net per­met l’exercice réel d’une liberté fon­da­men­tale jusque là confi­née à des textes fon­da­teurs mais jamais réa­li­sée : le droit à la liberté d’expression pour tous et sans res­tric­tion de fron­tière tel qu’il est défini dans la Décla­ra­tion Uni­ver­selle des Droits de l’Homme. Et oui : je parle bien d’expression et non pas de simple « com­mu­ni­ca­tion ». Ce mot-là, « expres­sion », est étran­ge­ment absent du dis­cours de Phi­lippe Breton.

Ces rai­sons là, notre socio­logue se garde bien de les citer. Il ne peut les igno­rer, mais elles sont en effet dif­fi­ci­le­ment réfu­tables, parce que la déma­go­gie ne per­met pas de les contour­ner aussi faci­le­ment que les seules rai­sons qu’il cite lui. Et je ne parle même pas des rai­sons tech­niques qui font que, quel que soit le résul­tat du débat natio­nal sou­haité, il sera tou­jours pos­sible à un citoyen quel qu’il soit de se connec­ter à Inter­net, y com­pris s’il doit pour cela se connec­ter à un four­nis­seur d’accès étranger.

Qu’à moins de fer­mer nos fron­tières à toute forme de com­mu­ni­ca­tion hert­zienne, satel­li­taire, filaire et j’en oublie, Inter­net ne peut pas être fermé, ni même inter­dit d’accès à qui­conque, ni fil­tré de manière effi­cace quoi que Phi­lippe Bre­ton ait (mal) com­pris des avis d’experts ren­dus lors du pro­cès Yahoo.

Oui Inter­net est iné­luc­table. Oui on peut et on doit débattre de ses usages et de son influence sur la société (et nom­breux sont les acteurs du réseau qui réclament ce débat là depuis des années, n’en déplaise à notre mes­sie auto­pro­clamé), mais baser son dis­cours sur le fait qu’il n’est pas trop tard pour déci­der de la néces­site d’Internet est un men­songe par omis­sion. Et pas un petit men­songe, mais un bon, gros, beau mensonge.

Mais je n’écris pas tout ceci pour dénon­cer un men­songe. Pas seulement.

Phi­lippe Bre­ton est, je l’ai dit, chargé de recherche au CNRS et pro­fes­seur à la Sor­bonne. Il est écouté en tant que tel, et il a une res­pon­sa­bi­lité morale quant à sa parole publique et aux mes­sages qu’il transmet.

En affir­mant haut et fort que le dis­cours de quelques fous sym­pa­thiques est celui de tous ceux qui défendent le fait qu’Internet consti­tue l’embryon d’une évolu­tion sociale d’envergure, en oubliant volon­tai­re­ment les vrais argu­ments qui sont der­rière cette affir­ma­tion, il com­met le péché même qu’il dénonce : il modi­fie de fait les usages futurs d’Internet en défor­mant, en affai­blis­sant l’importance sociale de cet outil.

En se déme­nant, par le men­songe et le mépris, pour démon­trer qu’Internet n’est « qu’un outil de com­mu­ni­ca­tion de plus, dan­ge­reux parce que trop de com­mu­ni­ca­tion tue la com­mu­ni­ca­tion », il contri­bue à créer une image média­tique d’Internet qui est une fausse image, une image qui l’arrange et sans doute parce que (comme à tant d’autre) la réa­lité de la parole ren­due aux simples citoyens, les lamb­das dému­nis qui n’ont ni chaire ni éditeur pour pou­voir s’exprimer, lui fait peur. Qu’il a peur de perdre sa part du mono­pole de la parole publique, de ce mono­pole dont il vit, qui lui per­met d’être écouté, publié, entendu. Lui et pas ceux qu’il dénonce par ailleurs comme des « liber­taires aveugles qui font incons­ciem­ment le jeu du marché ».

Phi­lippe Bre­ton base son dis­cours sur la cri­tique d’un dis­cours qu’on ne peut même pas qua­li­fier de mino­ri­taire tant il est déli­rant. Sur le dis­cours de 2 ou 3 per­sonnes dans le monde, sur­mé­dia­ti­sées comme de juste par des médias qui ne parlent que de sensationnel.

S’il s’arrêtait là je me conten­te­rai de dire qu’il ne s’agit que d’un débat sans impor­tance entre des fous et un men­teur. Mais il ne s’arrête pas là : en usant d’un pro­cédé rhé­to­rique digne d’un étudiant de 1ère année des cours qu’il donne, il use de la cri­tique d’une excep­tion pour faire entendre un mes­sage qu’il pré­sente comme un dis­cours à usage général.

En affir­mant que ces fous repré­sentent la tota­lité de ce qui est dit au sujet d’Internet, il pré­sente sa réponse comme une réponse qui concerne tout le dis­cours autour d’Internet, y com­pris le dis­cours de ceux qui tiennent des rai­son­ne­ments qu’il ne pour­rait pas démo­lir par quelques pro­cé­dés déma­go­giques du genre de celui dont il use en conclu­sion « vos enfants sont tous des hors la loi puisqu’ils uti­lisent Napster ».

Je pour­rais aussi par­ler de la façon dont il déforme les paroles d’autres socio­logues dans le sens qui l’arrange, lui. L’argument d’autorité est vieux comme la rhé­to­rique, et nul ne le sait mieux que Phi­lippe Breton.

Je pour­rais encore rap­por­ter la réponse stu­pé­fiante qu’il a faite à une per­sonne du public qui s’étonnait qu’un socio­logue se contente de cri­ti­quer le dis­cours plu­tôt que de cri­ti­quer les usages. Notre cher­cheur a répondu ces mots savou­reux : « J’aimerais bien mais jamais je ne pour­rais trou­ver de finan­ce­ment pour faire un vrai tra­vail sur les usages, je dois donc me conten­ter de faire un tra­vail sur le discours ».

J’entendais, de ma place de simple citoyen, un scien­ti­fique me dire « Je n’ai pas les moyens de mener une recherche scien­ti­fique digne de ce nom, alors je me contente de publier des textes polé­miques basés sur des paroles enten­dues ça et là que je consi­dère comme la tota­lité du dis­cours sur le sujet ».

J’entendais par­ler un scien­ti­fique qui n’avait même pas conscience de se décré­di­bi­li­ser totalement.

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