Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

16avr/090

Droits d’éditeurs

Mon troi­sième et der­nier article sur ce thème rebattu, puisqu’on sait désor­mais que cette loi Hadopi — stu­pide écono­mi­que­ment et mora­le­ment — pas­sera coûte que coûte, pour par­ler cette fois un peu plus sérieu­se­ment du fond. J’ai choisi pour déve­lop­per ce thème de m’appuyer sur l’intervention de Laurent Jof­frin, dans un «duel» sur France Info le matin du 10 avril. Les pas­sages en ita­lique sont des retrans­crip­tions de cette émis­sion (qu’on peut écou­ter en tota­lité ici ).

Loin de moi l’idée de m’en prendre à ce jour­na­liste en par­ti­cu­lier: il est sim­ple­ment le meilleur exemple qu’il m’ait été donné d’entendre du dis­cours de dés­in­for­ma­tion ambiant, et c’est en tant qu’exemple que je décor­tique ici son discours.

Voici ce que Laurent Jof­frin pose en préa­lable de son intervention:

«Cette loi part d’un prin­cipe qui n’est pas faux: c’est à dire qu’il faut main­te­nir le prin­cipe du droit d’auteur. Qui a été créé par Beau­mar­chais. C’est du temps de Beau­mar­chais qu’on a créé le droit d’auteur, c’était un grand pro­grès, et ça a per­mis de rému­né­rer les artistes.»

Bon. Il s’agit d’oral, pas ques­tion donc de trai­ter de la forme, mais le fond?!

Quelle quan­tité d’idées reçues, d’erreurs et de non-sens!

Mais qui, hélas, montrent bien l’énorme manque de culture géné­rale et l’énorme quan­tité de dés­in­for­ma­tion dans ce domaine (volon­tai­re­ment?) com­plexe du droit d’auteur.

Mais qui, hélas aussi, montrent bien com­bien le dis­cours des lob­bys du disque portent même jusqu’à des oreilles qu’on pour­rait croire plus cri­tiques que la moyenne…

Je vais poser, moi, en préa­lable, ce texte pour éclai­rer ce débat et mon propos.

Vous l’avez lu ? Non ? Vous devriez.

Loin des idées reçues, nous voici face à une réa­lité his­to­rique à laquelle il faut bien évide­ment se rap­por­ter pour pou­voir enta­mer un dia­logue qui ne soit pas entâ­ché de propagande:

«Il faut main­te­nir le prin­cipe du droit d’auteur»

Laurent Jof­frin com­mence par une péti­tion de prin­cipe qui méri­te­rait d’être sou­te­nue par autre chose qu’un argu­ment d’autorité qui serait bien peu digne de son auteur s’il n’était pas lui aussi une vic­time de la dés­in­for­ma­tion ambiante: en quoi le fait qu’il ait été créé à peu près à l’époque de Beau­mar­chais serait une rai­son pour affir­mer que le prin­cipe du droit d’auteur est tou­jours d’actualité ?

D’autant plus que c’est très exa­géré, pour ne pas dire faux.

Je vous ren­voie à l’histoire du droit d’auteur déjà citée: don­ner la pater­nité d’un prin­cipe à l’avocat qui l’a défendu, c’est comme d’affirmer que la peine de mort a été abo­lie par le seul Robert Badin­ter: pire qu’une sim­pli­fi­ca­tion, c’est à la limite du mensonge.

Ensuite, d’un point de vue séman­tique, cette façon d’entamer un débat en fai­sant d’une simple opi­nion une vérité ne serait que pure mani­pu­la­tion si, encore une fois, son auteur n’était pas englué dans des cer­ti­tudes qu’on lui a enfon­cées dans le crâne à force de men­songes éhontés.

J’affirme, moi, qu’une bonne par­tie du prin­cipe du droit d’auteur tel qu’il existe est à revoir si l’on veut enfin tenir compte de la déma­té­ria­li­sa­tion du savoir. Ce prin­cipe (basé à l’origine sur la recherche d’un équi­libre entre l’auteur, l’imprimeur, l’éditeur ou la major dans le domaine musi­cal, le dif­fu­seur et le public) est depuis trop long­temps devenu presque exclu­si­ve­ment un moyen de sub­sis­tance d’industries désor­mais dépassées.

Il n’a plus le moindre équi­libre (l’auteur et le public étant les din­dons de la farce). Ce qui est logique d’ailleurs, au vu des rap­ports de force en place et de la puis­sance des indus­triels face aux autres par­ties. Tout est à revoir.

Ce n’est que mon opi­nion, je l’admets, mais au moins est-elle fon­dée sur autre chose qu’un simple argu­ment d’autorité!

«C’est du temps de Beau­mar­chais qu’on a créé le droit d’auteur, c’était un grand pro­grès, et ça a per­mis de rému­né­rer les artistes.»

Faux, contre-vérité, men­songe ici encore. Heu­reu­se­ment, les artistes n’ont pas attendu Beau­mar­chais pour être rému­né­rés: ils l’étaient déjà des siècles avant sa nais­sance, par des moyens divers et variés (la repré­sen­ta­tion de leurs oeuvres, la recon­nais­sance sociale, la noto­riété qui per­met­tait de trou­ver du tra­vail rému­néré… On retrouve étran­ge­ment pas mal de ce qui fonde l’économie du logi­ciel libre dès qu’on se pose cette ques­tion de la rému­né­ra­tion d’une oeuvre de l’esprit).

Ce qui est vrai, c’est qu’à l’époque il s’agissait en effet d’un grand pro­grès pour les auteurs dans leur com­bat contre les éditeurs, et pas du tout contre le public (qui était à l’époque défendu par les auteurs comme celui qui devait pou­voir libre­ment dis­po­ser des oeuvres «au nom de l’accroissement des connais­sances»). Lors de la créa­tion du droit d’auteur, ce sont les éditeurs qui sont les «pirates» qui dif­fusent des oeuvres sans avoir l’accord de l’auteur et — évidem­ment — sans le rémunérer.

J’en pro­fite pour rap­pe­ler ici que les sta­tuts de la SACEM inter­disent à ses artistes membres de dif­fu­ser leurs oeuvres eux-mêmes ou d’autoriser cette dif­fu­sion s’ils n’en tirent aucun béné­fice (béné­fices per­çus par la SACEM qui en conserve une par­tie pour son propre fonc­tion­ne­ment en plus de ce qu’elle redis­tri­bue). La SACEM est de plus la seule habi­li­tée à déli­vrer les auto­ri­sa­tions per­met­tant l’exploitation licite d’une oeuvre (article 6.1 du contrat-type de la SACEM).

Remet­tons les choses à leur place: après tout rien n’a vrai­ment changé (j’apprenais d’ailleurs ces der­niers jours dans un article de l’Humanité que l’artiste touche moins de 3 cen­times d’euros sur les 99 cen­times du prix de vente en ligne d’un morceau!).

Si les artistes ont un com­bat à mener aujourd’hui, c’est celui consis­tant à créer une licence glo­bale (par exemple) qui leur per­met­tra de dif­fu­ser leurs oeuvres et d’être rému­né­rés sans en pas­ser par les fourches cau­dines des mai­sons d’édition, dont le rôle ne serait plus qu’annexe (la dif­fu­sion et la vente des pochettes, oeuvres à part entière tout aussi dignes d’intérêt que le contenu déma­té­ria­lisé de la musique, par exemple encore).

Com­ment, en se repla­çant dans le contexte his­to­rique, peut-on ima­gi­ner qu’à l’époque de l’auto-édition, du web 2.0, des blogs, des plate-formes de télé­char­ge­ment de musique libre telles que Jamendo, les artistes, les auteurs, le pou­voir ne voient pas plus loin que la défense de dino­saures qui ne se sont pas encore ren­dus compte qu’il étaient déjà morts?

Com­ment peut-on avoir une vision si courte ?

Où est le Beau­mar­chais qui défen­dra cette cause aujourd’hui ?

«Le télé­char­ge­ment illé­gal ou gra­tuit sup­prime la rému­né­ra­tion des artistes et des pro­duc­teurs, et donc elle a créé une divi­sion par deux du chiffre d’affaire de la musique»

Une affir­ma­tion sans preuve de plus. Uni­ver­sal Music a connu une baisse de son CA de 7,8% en 2008 mais ses béné­fices étaient en hausse de 11,6% sur un an. War­ner Music Group a vu ses ventes aug­men­ter de 3% sur l’ensemble de l’exercice 2008. Où est pas­sée la divi­sion par 2 annon­cée à grand ren­fort de publi­cité par le ministre (et ici par Laurent Jof­frin) ? On com­prend mieux que même l’UFC-Que Choi­sir réclame à pré­sent des exper­tises sur ces chiffres balan­cés à tout va pour jus­ti­fier l’injustifiable…

«et une chute radi­cale des reve­nus qui échouent d’habitude aux artistes, aux musiciens.»

Fai­sons pleu­rer dans les chau­mières, il en res­tera tou­jours quelque chose: pauvres artistes qui connaissent une «chute radi­cale des revenus».

Cette divi­sion par deux existe bel et bien: les fran­çais ont acheté en effet 2 fois moins de disques en 2008 qu’en 2002. Est-ce à cause de la crise? De la dimi­nu­tion de l’offre (rap­pe­lons que cer­tains artistes, Jacques Hige­lin me revient en mémoire mais c’est loin d’être le seul, ont vu leurs contrats rési­liés parce qu’ils ne ven­daient pas assez d’albums: de mémoire tou­jours «seule­ment» 60 000 pour Hige­lin, trop peu ren­table pour son ancienne mai­son de disque!)? D’un choix socié­tal (plus d’argent investi dans d’autres loi­sirs que la musique)? Ou bien du piratage?

Mais s’il s’agit du pira­tage, com­ment expli­quer la chute d’audience des émis­sions de variété à la télévision?

Pire encore: cer­taines études (qui ont le défaut d’être indé­pen­dantes des mai­sons de disques) montrent que les «pirates» achètent plus de CD que les autres! Même Pas­cal Nègre qui se per­met de faire por­ter tous les maux de la musique sur le P2P a osé affir­mer «Quand on télé­charge un album, on a quand même envie d’avoir chez soi un objet phy­sique de l’artiste, ana­lyse Pas­cal Nègre. Jusqu’à pré­sent, le fan ache­tait son pos­ter, son tee-shirt dans les concerts et sur Inter­net. Mais, en 2009, les ventes de mer­chan­di­sing devraient explo­ser avec l’apparition de nou­veaux rayons dans les maga­sins de disques.»

Quel dan­geu­reux pirate !

Et puis, et puis, qui sont les plus pira­tés sinon les plus connus? Une évidence, mais qu’il est bon de rap­pe­ler! Pal­ma­rès 2008: Fran­cis Cabrel en tête avec 4 mil­lions d’euros de CA, suivi par Béna­bar (2,3 mil­lions), Johnny Hal­ly­day (2,2), Chris­tophe Maé (2,1), Ber­nard Lavillier (1,8), Tho­mas Dutronc (1,45), Mylène Far­mer (1,4), Alain Sou­chon, Renan Luce, Chris­tophe Willem… Quand donc aurons-nous une étude com­pa­ra­tive du nombre des télé­char­ge­ments rap­porté au revenu de chaque artiste, qu’on sache enfin de quoi on parle ?!

«Et donc c’est une situa­tion qui ne peut pas durer, de toute manière, la situa­tion actuelle. Sauf à faire dis­pa­raître com­plè­te­ment, ou à faire sur­vivre péni­ble­ment quelques mai­sons de musique»

C’est à se taper le cul par terre! QUATRE «majors» (Uni­ver­sal, Sony-BMG, EMI et War­ner Music) se par­tagent 70% du mar­ché musi­cal mon­dial et Laurent Jof­frin parle de faire sur­vivre «quelques» mai­sons de disques? Mais ce sont les petits éditeurs qui font les décou­vertes et qui n’ont déjà pas les moyens de les faire connaître (au point que leurs meilleurs artistes sont aus­si­tôt rache­tés par un des membres de l’oligopole mon­dial). Et quel meilleur moyen de faire connaître un artiste que de dif­fu­ser le plus pos­sible son oeuvre, par le pira­tage aujourd’hui comme par les pas­sages à la radio hier?

«et deman­der aux artistes de gagner leur argent dans les concerts»

Pauvres, pauvres artistes qui se retrou­ve­raient contraints de tra­vailler pour gagner leur argent. Pauvres, pauvres artistes qui ne pour­raient plus comp­ter sur la rente d’un unique suc­cès datant de 30 ans pour vivre au soleil en fai­sant de la publi­cité pour une marque de lunettes.

«ou, comme au début du siècle, d’aller dans les cours et de chan­ter puis deman­der à ce qu’on leur jette des pièces»

Je me sou­viens de ces chan­teurs de rue qui récol­taient les pié­cettes jetées des étages, et de tous les voi­sins qui ouvraient leurs fenêtres, qui chan­taient ensemble, qui créaient du lien social, qui fai­saient vivre la musique et la chan­son. J’ai la chance d’être juste assez vieux pour ça et ces sou­ve­nirs me sont précieux.

Que Laurent Jof­frin se ren­seigne et se ras­sure: de nos jours des arrê­tés muni­ci­paux inter­disent ces pra­tiques d’un autre âge.

«C’est ça qui risque de se pas­ser si la gra­tuité s’installe définitivement.»

J’en accepte l’augure. Avec plaisir.

Post-scriptum: ma fidèle relec­trice m’a signalé juste après que je lui ai sou­mis cet article l’existence d’un billet de Maître Eolas trai­tant du même sujet. Je jure ne l’avoir pas lu avant, mais il vaut mieux redire les véri­tés que les taire.

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