Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

29mai/091

Loppsi — On censure

Dor­mez en paix, braves gens: avec LOPPSI, le gou­ver­ne­ment ne veut que votre bien-être et votre sécurité.

Vous serez, enfin, pro­té­gés de la pro­fu­sion des sites pédo-pornographiques: ceux-ci seront fil­trés, cen­su­rés, effa­cés. Vous ne risque­rez plus de tom­ber par hasard sur des images choquantes telles que celle-ci.

Les gen­darmes, aupa­ra­vant char­gés de sur­veiller et d’interpeller les pédo­philes qui se connec­taient sur ces sites pour échan­ger pho­tos et vidéos (des sites qui pul­lu­laient, ainsi que cha­cun a pu le consta­ter en navi­guant tranquille­ment sur le web), les gen­darmes, donc, n’auront plus qu’à ajou­ter à une liste noire secrète le nom de ces sites dégou­tants pour que dis­pa­raissent enfin tous les pédophiles.

Mais si, puisqu’on vous le dit !

Allons! Com­ment pourrait-on croire une seule seconde qu’on devient pédo­phile autre­ment que par la faute d’Internet ? Com­ment pen­ser que les pho­tos dif­fu­sées par ces cri­mi­nels étaient dans le passé échan­gées par la Poste ? Com­ment ima­gi­ner que leur «expo­si­tion» sur le web a permi depuis quelques années la mul­ti­pli­ca­tion des arres­ta­tions de réseaux qui sinon seraient res­tés dans l’ombre ?

Bri­sons là le second dégré.

Je ne sais pas pour vous, mais dans mon cas je n’ai jamais autant entendu par­ler de coups de filet concer­nant des cen­taines de pédo­philes que depuis qu’Internet leur sert d’outil d’échange.

Vous n’aviez pas remarqué ? Com­bien d’affaires de bal­lets roses et bleus, avant l’avènement d’Internet ? Et com­bien de réseaux déman­te­lés depuis ?

Inter­net est un réseau public. Ce qui s’y échange laisse des traces, que notre police sait remon­ter. Mais trou­ver un site pédo­phile n’est pas chose aisée (en 16 ans d’utilisation inten­sive d’Internet, je n’en ai per­son­nel­le­ment jamais vu) et leur fil­trage n’est pas la pre­mière chose à faire. Quand un de ces sites est répéré, pre­nons l’exemple récent déjà cité de «l’opération Neme­sis», il faut des années de sur­veillance pour remon­ter jusqu’à ceux qui l’utilisent en s’anonymisant de leur mieux (4 ans d’enquète dans le cas de Nemesis).

Alors ces­sons de croire une minute à la déma­go­gie facile de l’argument pédo­phile dans ce qui n’est fina­le­ment que l’organisation géné­rale du fil­trage du réseau: si une chose est abso­lu­ment cer­taine c’est que jus­te­ment, ce seront les sites pédo­philes qui ne seront pas fil­trés avant que la police n’ait eu le temps de faire son bou­lot (à moins de pen­ser que notre gou­ver­ne­ment pré­fère les lais­ser libres pourvu que leurs acti­vi­tés se déroulent en dehors d’Internet, ce que je me refuse à croire).

Mais alors ? Alors pourquoi mettre en place un tel fil­trage qui, rap­pe­lons le, concer­nera une liste secrète de sites ?

Je vous laisse ima­gi­ner, mais je vais vous racon­ter une histoire.

L’an der­nier, à peu près à cette époque, j’étais avec ma famille en vacances en Tuni­sie. Un bien beau pays, dirigé comme on le sait d’une main de fer par un pré­sident omni­po­tent et où l’expression d’opinions poli­tiques est pour le moins, disons, problématique.

En bon accro que je suis, j’avais bien pris garde en louant notre lieu de rési­dence à choi­sir une mai­son équi­pée d’Internet. Et dès le pre­mier soir j’ai voulu me connec­ter sur Mediapart.

Quelle sur­prise: le navi­ga­teur m’a affi­ché une «error 404, page not found».

Par acquis de conscience, je me suis connecté (via un VPN chif­fré) sur un de mes ser­veurs en France, et de là, sans le moindre pro­blème, j’ai pu véri­fier que mon site pré­féré exis­tait toujours, et répon­dait normalement.

Mais voilà: en Tuni­sie, il existe un sys­tème per­met­tant au gou­ver­ne­ment de fil­trer l’accès aux sites pré­sents dans une liste noire secrète. Ce qui est, très exac­te­ment, ce qui est en train de se mettre en place ici-même.

Pour lut­ter contre la pédo­phi­lie ? Laissez-moi rire.

Il est dif­fi­cile, par­ti­cu­liè­re­ment en période de crise alors que la prin­ci­pale pré­oc­cu­pa­tion de la popu­la­tion concerne l’avenir immé­diat, de mobi­li­ser les gens quant à la défense de leurs liber­tés fondamentales.

Il est facile, quand on média­tise la moindre agres­sion pour dénon­cer «la mon­tée de l’insécurité», de légi­fé­rer dans l’urgence et en jouant sur la peur et sur les réac­tions pri­maires à quelques mots-clés (et le mot «pédo­philes» est sans doute le meilleur) de limi­ter les droits fondamentaux.

Alors ima­gi­nez: faire pas­ser une loi en urgence, pen­dant les grandes vacances, en période de crise et de «mon­tée de l’insécurité», le tout pour «lut­ter contre la pédo­phi­lie»…

Qui osera voter contre ?

Du jour où le web a existé, les grands de ce monde (qui jusque là avaient seuls le droit à la parole publique) en ont dénoncé les «dérives pirates, pédo­philes et néo­na­zies». Mots-clés.

Les pirates ont été trai­tés par HADOPI. Les pédo­philes le seront par la LOPPSI. Les néo­na­zis sui­vront si besoin est.

Et votre liberté à vous dis­pa­raî­tra avec eux.

Commentaires (1) Trackbacks (0)
  1. Excellent billet. Je par­tage tout à fait ton avis.

    Il est vrai qu’aujourd’hui la liberté qu’offre Inter­net dérange cer­taines per­sonnes qui jusque là avait trop de pouvoirs.

    Un exemple est ce qui c’est passé pour HADOPI:

    Si les majors ont demandé des lois sur Inter­net ce n’est pas par ce que les dif­fu­sions libres et pour un cout négli­geable de toutes copies d’œuvres numé­riques leurs fait perdre beau­coup d’argent. Cette «excuse» n’a même jamais été prouvé. Ce qui dérangent les majors, c’est qu’avec Inter­net pour se faire connaitre il n’y a plus besoin d’avoir un gros contrat liber­ti­cide avec une majors, il existe de nom­breux moyens d’auto-promotion dont la libre dif­fu­sion de ses œuvres. Pareil pour la vente de CD: plus besoin d’avoir un gros contrat liber­ti­cide avec une majors pour avoir le droit à des poins de ventes, on peut en créer un soit-même ou on peut vendre sur pleins de plate-forme de e-commerce que tout le monde est libre de créer.

    Avant pour se faire connaitre, il fal­lait pas­ser à la télé et à la radio. Mais ça coute chère et c’est donc réservé à ceux qui ont de l’argent. C’est même réservé et presque mono­po­lisé à ceux qui ont le plus d’argent. Donc très dif­fi­cile d’y pas­ser sauf en accep­tant de signer chez une major.

    Main­te­nant ça a changé avec Inter­net, et comme la prouvé NIN: Pour gagner sa vie de ses œuvres, on a pas besoin de gros contrats liber­ti­cides mais de fans.

    Donc ce qui dérangent les majors, ce n’est pas la perte d’argent, dont la cause d’Internet n’a pas encore été prouvé, mais la perte de pou­voir de ces majors.

    Et chaque indus­trie où il y a des mul­ti­na­tio­nales qui avaient un grand pou­voir grâce aux médias clas­sique (radios, télés et jour­naux) et qui en perdent grâce à Inter­net vont deman­der des lois liber­ti­cides pour ce celui-ci. En fait, c’est toute per­sonne ayant un grand pou­voir et qui en perd grâce à Inter­net qui va ten­ter de le museler.

    Et le fait que Sarko veuille lui aussi muse­ler le net n’est pas unique­ment dût à son copi­nage avec cer­tains riches direc­teurs. Rap­pe­lons que le but du néo-liberal est de trans­fé­rer le pou­voir de l’état, où il doit être à la porté du peuple, vers les privé, où il est à la porté d’une poi­gnée de riches. Il est donc nor­mal qu’un per­son­nage tel que Sarko veuille pri­ver de liberté(s) le peuple français. De plus, Inter­net peut être un outil démo­cra­tique puis­sant. C’est ce qui à été vue avec la lois HADOPI: les dépu­tés anti-hadopi avaient leurs dis­po­si­tion plus de conseillé et spé­cia­liste, eux même de meilleur qua­lité, que n’importe quel ministre. Et des béné­voles qui plus est. Plus pré­ci­sé­ment des citoyens et des orga­ni­sa­tions de citoyens qui ont pris de leurs temps libres pour s’intéresser à la poli­tique et aider les per­sonnes qui défendent leurs inté­rêts (ceux des citoyens). Sans comp­ter que pour qu’une démo­cra­tie soit saine et puisse accom­plir sont but, il faut que les citoyens soient informé libre­ment et de façon neutre. Ça les média clas­sique et à sens unique (télés, radios et jour­naux) ne le per­mettent pas, ou dif­fi­ci­le­ment, alors qu’Internet le permet.

    Un Inter­net libre et neutre, plus pré­ci­sé­ment un moyens d’accès à l’information et de com­mu­ni­ca­tion libre et neutre est néces­saire à la démo­cra­tie. Comme c’est un pro­blème pour toutes per­sonnes ayant trop de pou­voir, qu’il soit poli­tique ou indus­triel, beau­coup de gens vont vou­loir faire taire ce for­mi­dable outils. Il nous fau­dra donc nous battre pour le gar­der au ser­vice des citoyens.

    Je ne suis pas français, mais depuis la Suisse je vous sou­tiens dans l’attente de la future menace pour la liberté et de la démo­cra­tie qui concer­nera beau­coup d’entre nous, euro­péens, suisses, états-uniens, et d’autre que j’ai oublié car je ne connais pas la liste par cœur, l’ACTA.

    En atten­dant, bonne soi­rée et res­tez libre.


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