Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

11juin/090

Hadopi, assez ! Revenons sur terre (lettre ouverte aux artistes)

Non, non, ne vous inquié­tez pas, je ne vais pas encore une fois par­ler de ce délire mort-né et perdre du temps à ana­ly­ser son reto­quage au Conseil Consti­tu­tion­nel. Je vou­drais plu­tôt reve­nir sur ce qui semble être un fait acquis (que ce soit pour les tenants ou les oppo­sants à cette loi) : la rému­né­ra­tion des artistes face au piratage.

Il y a quand même une sacrée hypo­cri­sie qui sous-tend tout ce débat: d’où que vienne l’opinion, il s’agirait dans tous les cas de sau­ve­gar­der le revenu des artistes floués par le télé­char­ge­ment illé­gal. License glo­bale contre cou­pure d’Internet, taxes sur les opé­ra­teurs contre mécé­nat, dans tous les cas on cherche à faire payer (dans un sens du terme ou l’autre,peu importe) les «pirates».

Mais pour­quoi ?

Un fait: aucune étude indé­pen­dante (des majors ou des dis­tri­bu­teurs) n’a jamais pu établir de lien entre pira­tage et baisse des ventes. Dans le pire des cas ce phé­no­mène ne change rien, dans le meilleur on s’aperçoit qu’en réa­lité les plus grands pirates sont aussi les plus grands acheteurs.

A aucun moment les artistes n’ont perdu le moindre cen­time à cause du P2P.

C’est même plu­tôt l’inverse.

Il fau­drait quand même une bonne fois pour toutes le dire et le redire !

L’économie numé­rique a ses lois, infran­gibles et sur les­quelles toutes les légis­la­tions natio­nales ne pour­ront que se cas­ser les dents.

La prin­ci­pale d’entre elles, c’est la dis­pa­ri­tion des inter­mé­diaires. Du pro­duc­teur au consom­ma­teur, c’est la règle d’Internet. Et créer des taxes sur les échanges de don­nées ne ser­vi­rait à rien d’autre qu’à faire sur­vivre arti­fi­ciel­le­ment des orga­nismes en mort cli­nique: j’ai nommé les majors et les distributeurs.

Oh, on peut faire un peu de pros­pec­tive si on veut: j’imagine très bien qu’une écono­mie de la sélec­tion se mette un jour en place, comme pour les radios, et que des sites spé­cia­li­sés sur un type de musique ou un autre se déve­loppent un jour, à l’instar des radios musi­cales, pour faire un tri dans une offre deve­nue foi­son­nante parce que ne souf­frant plus de la sélec­tion des mai­sons de disques. Finan­cés par la publi­cité ou l’abonnement, fai­sant payer la valeur ajou­tée de la sélec­tion humaine, ils per­met­tront pour­quoi pas de rému­né­rer les artistes ainsi choisis.

Au moins, un tel modèle res­pec­te­rait ce qui ne peut plus être changé: la déma­té­ria­li­sa­tion des conte­nus implique la dis­pa­ri­tion des fabri­cants et des ven­deurs de conte­nants. Un fait simple. Irré­fu­table, même si l’argent qu’ils ont amassé durant des années leur per­met tem­po­rai­re­ment de faire pres­sion sur les poli­tiques pour retar­der (un peu) leur iné­luc­table disparition.

Mais ce n’est pas vrai­ment mon propos.

Ima­gi­nons un auteur de musique, et choi­sis­sons le cas le plus extrême pos­sible: disons qu’il faut à cet artiste théo­rique dix ans de tra­vail inces­sant pour créer un album et que, compte tenu du fait qu’il ne tra­vaille pas seul, ce tra­vail coûte 15000 euros par mois.

Il fau­drait donc que, d’une manière ou d’une autre, la société le rému­nère à hau­teur d’environ 2 mil­lions d’euros pour le tra­vail que cet album a représenté.

Ca semble nor­mal, et puisque nul ne nie la place impor­tante de l’artiste dans la société, il faut bien qu’il puisse vivre de son travail.

Mais voilà: comme je le signa­lais dans un autre billet, 2 mil­lions d’euros c’est à peu près ce que touche un Johnny Hal­ly­day chaque année.

Dans une société qui cherche à réduire l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, où l’on com­mence à chas­ser les para­chutes dorés, je trouve ces mon­tants indé­cents. Suis-je le seul ?

Mais si seule­ment ça s’arrêtait là.

Un jour ou l’autre, l’idole des jeunes dis­pa­raî­tra. Mais l’obole qui lui était ver­sée de son vivant chaque année conti­nuera à être ver­sés à ses ayant-droits. Pen­dant 70 ans.

Pour­quoi ? Quelle est la jus­ti­fi­ca­tion d’un tel modèle écono­mique ? En quoi le tra­vail du maçon qui construit une mai­son est-il si dif­fé­rent qu’il n’aie pas droit, lui aussi, à des royal­ties pour toute uti­li­sa­tion future de son oeuvre jusqu’à 70 ans après sa mort ?

Je dis, j’affirme, que — s’il n’est pas ques­tion de remettre en cause la notion de droit patri­mo­nial d’une oeuvre — il serait grand temps par contre de reve­nir un tant soit peu sur les méthodes uti­li­sées aujourd’hui pour rému­né­rer le tra­vail d’un artiste.

Qu’il dis­pose de son oeuvre à son gré: fort bien. Qu’il en maî­trise la dif­fu­sion: excellent. Qu’il touche du fric sur chaque uti­li­sa­tion de son oeuvre une fois celle-ci (plus que) lar­ge­ment rému­né­rée: pourquoi ?

Aujourd’hui, voici com­ment les choses se passent pour la très grande majo­rité des artistes: la SACEM touche l’argent des concerts, celui des ventes d’albums, celui des pas­sages télé­vi­sés et radio­dif­fu­sés, celui des cho­rales (eh oui). Plus une taxe sur tous les sup­ports phy­siques vierges (CD, DVD, cas­settes, VHS…) exis­tants. Et j’en oublie cer­tai­ne­ment. Pour­quoi pas une taxe quand on chante sous sa douche.

La «license glo­bale» vien­drait en sus, donc, pour équi­li­brer un manque à gagner (qui n’existe pour­tant pas) dû au peer to peer.

Ensuite, en fonc­tion du nombre de dif­fu­sions, l’argent est réparti entre les membres (moins une petite cen­taine de mil­lions d’euros par an pour ses frais de fonc­tion­ne­ment, quand même, il faut bien vivre).

Ce qui fait que plus un artiste est connu, plus il est dif­fusé, plus il gagne. Une sorte de prime à la popu­la­rité (ce qui explique entre autre la fabri­ca­tion de célé­bri­tés des Star’ac et autres). Ca semble logique.

Logique ? A voir. Et c’est là le fond du pro­blème à mon sens: ce sys­tème peut sem­bler juste, mais force est de consta­ter qu’il ne l’est pas.

Quelques artistes gagnent (ainsi que leurs enfants, et petits-enfants) des mil­lions d’euros par an alors que d’autres sans doute tout aussi talen­tueux et utiles à la société mais n’ayant pas eu la chance d’être connus végètent avec bien moins qu’un SMIC.

Ces gens font le même métier. Le même travail.

On peut com­prendre qu’un maçon mieux connu qu’un autre ait plus de chan­tiers et (donc) gagne plus que son concur­rent, mais en contre­par­tie il four­nit plus de tra­vail. Quel tra­vail un artiste fournit-il lorsqu’une copie de sa musique est échan­gée sur Inter­net ? Aucun.

On peut aussi sup­po­ser — il faut bien se baser sur quelque chose — que la popu­la­rité d’un artiste joue sur sa rémunération.

Mais avec de telles dis­pa­ri­tés ? Nulle part ailleurs que dans le milieu artis­tique de telles dif­fé­rences de ce qu’il faut bien appe­ler un salaire ne serait accepté. Ni acceptable.

Alors, par pitié, un peu de rete­nue mes­dames et mes­sieurs les artistes (connus, ça va sans dire) qui se sont décla­rés favo­rables à HADOPI. Vous êtes des pri­vi­lé­giés parmi les pri­vi­lé­giés, des nan­tis parmi les nan­tis, vous conti­nuez à gagner de l’argent sur un tra­vail déjà lar­ge­ment rému­néré depuis des années, vos enfants conti­nue­ront de gagner de l’argent sans rien faire, et vous osez venir pleu­rer dans les chau­mières sur votre pseudo manque à gagner ?

C’est indigne.

J’attends, moi, de vous voir vous battre non pas contre ceux qui vous aiment et vous écoutent mais contre ceux qui vous plument sans autre rai­son que de voir per­du­rer des pro­fes­sions des­ti­nées par nature à dis­pa­raître. J’attends, moi, de vous voir vous battre pour une plus juste répar­ti­tion des sommes per­çues par les socié­tés d’auteurs. J’attends d’ailleurs que vous vous révol­tiez contre le mode de vie somp­tuaire de ces socié­tés d’auteurs.

Et j’espère qu’un jour vous aurez assez d’honnêteté et de conscience pour limi­ter la durée de votre droit d’auteur à quelque chose de socia­le­ment accep­table, fut-ce au prix pour vos enfants d’être — les pauvres — obli­gés de tra­vailler pour vivre. Par exemple en fixant un mon­tant limite à par­tir duquel vous vous consi­dè­re­rez comme ayant été assez payé pour une oeuvre afin qu’elle passe dans le domaine public. Ce ne serait que justice.

Il est grand temps qu’une véri­table réflexion s’engage sur ces sujets là et qu’on cesse de consi­dé­rer le modèle actuel comme intou­chable et indiscutable.

Et, par pitié, ces­sez de vous plaindre et tâchez d’écouter un peu, par exemple, ceux qui n’ont pas la chance d’être aussi connus que vous et qui — eux– défendent le peer to peer et Inter­net comme moyen de se faire connaître plu­tôt que comme un danger.

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