Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

3mar/960

Le professeur Chemla a toujours quelque chose à dire

AOL, Com­pu­serve, Génie, Info­nie et bien­tôt Wana­doo, Mul­ti­cable et j’en oublie sont des «ser­vices en ligne». Tous veulent offrir, en plus d’un accès à Inter­net, des ser­vices sup­plé­men­taires qui les ren­dront plus attrac­tifs que les ‘simples’ four­nis­seurs d’accès, mais tous pour­tant com­mu­niquent lar­ge­ment sur cet accès à Internet.

Ils ne sont pas fous. Outre le fait de vou­loir «Cap­ter une énorme soif de com­mu­ni­ca­tion» (1), ils auront tous noté, comme nous l’apprend une dépêche de l’AFP en date du 28 Février que «Les socié­tés de ser­vices en ligne sont en passe de se retrou­ver en dif­fi­culté alors qu’Internet s’améliore rapi­de­ment» (2), et que si AOL a dou­blé son nombre d’abonnés durant la der­nière année, c’est _après_ avoir ouvert à ses clients ce fameux accès à Internet.

Alors? Tous ces ser­vices ne sont-ils rien de plus que des four­nis­seurs d’accès comme les autres, ou offrent-ils réel­le­ment une valeur ajou­tée? Si Wana­doo, à l’extrème, ne compte offrir comme seule «valeur ajou­tée» qu’un «bot­tin anno­table de sites com­mer­ciaux du Web réper­to­riés et mis en fiches par une équipe de jour­na­listes (avec des notes sur la fia­bi­lité du contenu, les ser­vices qu’on y trouve…)» (3), AOL, Com­pu­serve et Info­nie offrent quant à eux toute une gamme de ser­vices inac­ces­sibles depuis Inter­net, mais s’empressent de pré­ci­ser que l’accès au réseau des réseau est bel et bien là pour «élar­gir consi­dé­ra­ble­ment les pos­si­bi­li­tés et le choix des uti­li­sa­teurs.» (1). Inter­net pré­senté comme une simple exten­sion d’un «on-line», voilà qui est éclairant.

On pour­rait croire, à lire les inter­views des pré­si­dents de toutes ces socié­tés, qu’Internet n’existe en effet que grâce à eux, qu’il n’est qu’une exten­sion de leurs ser­vices, et qu’il est né de leur coopé­ra­tion. Si c’est bien de la coopé­ra­tion qu’est né Inter­net, ce ne fut pas celle des enti­tés commerciales.

Vincent, Fran­çois, Paul et les autres …

La coopé­ra­tion béné­vole a per­mis de créer beau­coup de savoir com­mun, sou­vent dans le domaine infor­ma­tique, mais aussi social, en créant des liens dif­fé­rents entre les gens. Inter­net aujourd’hui, mais avant lui les BBS ou la CB ou encore les radios libres et même le mini­tel à ses débuts, a permi de démon­trer une fois encore qu’un nou­veau medium uti­lisé sans aucune orga­ni­sa­tion appa­rente ni recon­nais­sance sociale offi­cielle per­met­tait à des uti­li­sa­teurs moti­vés, par la soif de créa­tion cette fois, de tis­ser des liens sociaux nou­veaux por­teurs à chaque fois de l’espoir d’une vie dif­fé­rente, dans laquelle l’entraide l’emporte sur l’appât du gain et le par­tage du savoir sur l’appropriation et la vente du tra­vail d’autrui, fût-il enrobé du packa­ging adéquat.

De cette syner­gie sont nées, pour res­ter dans le domaine des réseaux élec­tro­niques, des notions comme le Free­ware, illus­tra­tion de cette volonté d’échange et de béné­vo­lat, ou la neti­quette, qui a per­mis l’existence de Use­net. Dans le cas d’Internet on peut même dire que le medium qui per­met la coopé­ra­tion s’est lui-même déve­loppé grâce à la coopé­ra­tion et sur­tout grâce à la volonté de ceux-là qui vou­laient don­ner accès à d’autres à l’outil qu’ils inven­taient. Et le Web enfin, qui par­tait de cet esprit d’ouverture et qui fut récu­péré presque ins­tan­ta­né­ment par les mar­chands du temple, qui ont com­pris avant tout le monde qu’ils pou­vaient gagner là un argent facile en ven­dant le savoir ainsi créé par d’autres.

Com­pu­serve, Info­nie, AOL et les autres …

AOL, Com­pu­serve, Info­nie et bien­tôt Wana­doo et Mul­ti­câble font leur publi­cité sur leur contenu propre, mais n’oublient jamais de signa­ler par­tout que l’accès à Inter­net reste pos­sible. L’accès oui. Il est pos­sible, grâce à ces ser­vices, de se connec­ter à des liai­sons sur­char­gées pour les sur­char­ger encore un peu plus. Pour se com­por­ter encore un peu plus en client, qui vien­dra de son bon droit de client se connec­ter sur des sites finan­cés par de l’argent sou­vent public, en tout état de cause sou­vent des­tiné à la recherche uni­ver­si­taire publique, pour y cher­cher un fichier déposé par un béné­vole qui crée cette infor­ma­tion que tout le monde recherche. Et pour­quoi? De quel droit le site com­mer­cial peut-il vendre un savoir qui ne lui appar­tient pas, sans aucune contre-partie sinon celle, néga­tive, de pom­per un peu plus les res­sources communes?

Dans un monde par­fait, on pour­rait pour­tant ima­gi­ner ces ser­vices on-line comme autant de moyens d’accès à l’information conte­nue sur Inter­net. L’argent des clients ser­vant à payer les gens qui col­lec­te­raient ces infor­ma­tions, et à payer l’information à ceux qui la créent, au moins en finan­çant les liai­sons uni­ver­si­taires, ou en offrant à Inter­net un accès gra­tuit à l’information réor­ga­ni­sée par le ser­vice com­mer­cial. De cette manière le client serait content. Il aurait accès à _toute l’information du monde_, sans subir de ralen­tis­se­ment, faci­le­ment, sur le site même pour lequel il a payé un droit d’accès. Le ser­vice com­mer­cial serait content de savoir son client content. Inter­net ne subi­rait plus l’arrivée mas­sive de clients mécon­tents de consta­ter la len­teur des débits. Ceux qui ont l’usage d’un réseau coopé­ra­tif seraient contents parce que leur outil de tra­vail fonc­tion­ne­rait et leur per­met­trait de créer encore l’information dans de bonnes condi­tions. Leur outil de tra­vail, qui reste ouvert à tous ceux qui en res­sentent le besoin grâce aux simples four­nis­seurs d’accès, qui eux, par­ti­cipent à leur tour au finan­ce­ment des liaisons.

Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal, nous vivons dans un monde libé­ral. Le ser­vice on-line ne pro­pose pas grand-chose d’autre que de la vente par cor­res­pon­dance, et, pour tout le reste, un accès à Inter­net. Quand des biblio­thèques de pro­grammes sont pro­po­sées, il s’agit dans l’immense majo­rité des cas de pro­grammes qui ont été créés par d’autres, remis en ordre et clas­sés, mais… inac­ces­sibles sous cette forme à ceux-là même qui ont rendu leur exis­tence pos­sible, voire à leurs auteurs. Aucun ser­vice n’est rendu à la com­mu­nauté. Aucun ser­vice n’est rendu au client, sinon un moyen de plus, non pas de com­mu­ni­quer, mais de jeter une bou­teille à la mer. Clients par ailleurs sou­vent mécon­tents comme on peut le lire ces temps-ci sur Use­net. Auteurs et béné­voles d’Internet qui se sentent chaque jour un peu plus floués par ceux qui vendent leurs créa­tions sans leur offrir quoi que ce soit en échange, et qui peu à peu cessent toute acti­vité créa­trice. Inter­net dont chaque jour qui passe démontre un peu plus qu’il est sur-saturé, alors qu’il est dif­fi­cile, voire impos­sible, d’accélérer les débits dans l’immédiat. Car il ne s’agit pas seule­ment d’augmenter la vitesse d’une seule liai­son, mais de toutes les liai­sons de tous les ordi­na­teurs qui par­ti­cipent au réseau des réseaux. Et fina­le­ment, les clients des four­nis­seurs d’accès, qui changent de four­nis­seur comme on change de che­mise, en espé­rant déni­cher l’oiseau rare qui débou­che­rait sur un réseau rapide et fiable, qui n’existe plus. «Des pas­se­relles directes vers l’Internet» (1) ? L’échange n’est même plus inégal, l’»échange» est devenu unidirectionnel.

Le pro­grès ne vaut que s’il est par­tagé par tous

Et, oui, ce par­tage est pos­sible. Oh, on objec­tera bien sûr que je suis un dino­saure assoiffé non pas de com­mu­ni­ca­tion mais de cari­ca­ture. Non, ce n’est pas ça. Ce n’est pas qu’on n’aime pas la publi­cité, et qu’on lui pré­fère le film. C’est juste qu’on ne veut pas voir nos films déna­tu­rés par les cou­pures publi­ci­taires intempestives.

La publi­cité, intel­li­gem­ment pro­gram­mée avant ou après le film, béné­fi­cie de l’audience drai­née par ce film. Le juste retour des choses veut qu’une par­tie des recettes publi­ci­taires contri­bue à favo­ri­ser la créa­tion ciné­ma­to­gra­phique. A défaut d’esprit coopé­ra­tif, un peu de jugeote suf­fi­rait. Parce que sinon, tôt ou tard, le stu­dio va devoir fer­mer ses portes. Et sans films, pas de publicité.

(1) extraits des pro­pos pro­non­cés par le PDG d’AOL-France au cours de son inter­view publiée dans Pla­nète Inter­net N. 5.

(2) «Les ser­vices en ligne mena­cés par l’attrait gran­dis­sant d’Internet» par JEAN-LOUIS SANTINI, AFP 280525.

(3) Article «ser­vices On-line» Libé­ra­tion 16/02/96.

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