Zone de non-droit Le blog de Laurent Chemla

24jan/961

L’ours et le marin

Une his­toire. Un ours vivait libre et heu­reux parmi les hommes en com­pa­gnie de ses frêres-ours. Un marin sur­vint: «Com­ment peux-tu être heu­reux quand tu risques à tout moment d’être enchaîné et uti­lisé dans un cirque?». «Nous, dans la marine, nous avons un capi­taine qui nous pro­tège, en échange de menus tra­vaux que nous sommes obli­gés de rendre à la comm­mu­nauté. Mais c’est un petit prix pour s’assurer la liberté». L’ours, s’étonna: lui et ses frères pas­saient déjà tout leur temps à faire rire les enfants dans la rue, pas besoin de chaînes ni de capi­taine pour les y contraindre. «Mais vous ris­quez de le faire mal, ce serait très dan­ge­reux!», répon­dit le marin. Alors il enchaîna les ours, les ven­dit à un cirque et fut nommé capi­taine.

J’ai cher­ché, ça s’appelle une allé­go­rie. Dans une fable il faut une morale, et là, non.
Mais sur Inter­net, oui! Il en faut une de morale, sur Inter­net. Com­ment nos socié­tés pourraient-elles sup­por­ter une zone de «non-droit» décla­rée, lieu honni de toutes les tur­pi­tudes, endroit pri­vi­lé­gié où se retrouvent pirates (les marins n’aiment pas les pirates) et ama­teurs de petits enfants (oh! Non!), c’est bien connu et c’est sûre­ment vrai puisque tout le monde le dit. D’ailleurs c’est sûr, si je com­met­tais un délit sur Inter­net aujourd’hui, je res­te­rais tota­le­ment impuni. On voit ça tous les jours, d’ailleurs. Non?

Soyons tran­quilles, nos capi­taines font bien leur bou­lot. Notre grand sage du CSA, par exemple, a réussi à lui tout seul à trou­ver une solu­tion qui per­met de régler le plus gros pro­blème, celui des fron­tières, que ne connaît pas notre outil et qui empêche de légi­fé­rer sim­ple­ment. Il a pro­posé, pour répondre à ce qu’il appelle un «état d’apesanteur juri­dique» une conven­tion signée par «tous les pays de bonne volonté» et par laquelle, entre autres pro­tec­tion de l’enfance et de la vie pri­vée, les pays signa­taires s’engageraient à faire res­pec­ter la «neu­tra­lité poli­tique» et la «neu­tra­lité reli­gieuse» sur Internet.

Outre, et c’est heu­reux, le fait que la pro­tec­tion de l’enfance, le res­pect de la per­sonne humaine et la pro­tec­tion de la vie pri­vée soient déjà garan­tis par les consti­tu­tions de ces mêmes pays de «bonne volonté», et par bien d’autres, voilà enfin de quoi éviter les débats poli­tiques sté­riles qui prennent trop sou­vent la place des petites bises entre amis dans nos confé­rences fran­co­phones. Voilà enfin de quoi faire taire tous ceux qui débattent des sectes dans ces mêmes confé­rences. Les sectes et la poli­tique, c’est le bou­lot du par­le­ment. Depuis quand un simple citoyen pourrait-il dis­cu­ter de pro­blèmes aussi com­plexes, man­que­rait plus que ça.

Notre grand timo­nier est, quelle chance, un très bon capi­taine. Il sait convaincre, et il n’a pas fallu attendre bien long­temps pour qu’un grand capi­taine alle­mand, pro­cu­reur de Bavière, reprenne le flam­beau. Et très vite il a convaincu Com­pu­serve de la néces­sité de pro­té­ger les petits enfants des vilains ours. Oh, pas par la force, non. Il a expli­qué aux gens de Com­pu­serve qu’il «lais­sait à leur dis­cré­tion le fait de faire les pas néces­saires pour éviter une pos­sible repon­sa­bi­lité face à la loi alle­mande». Petit pas que Com­pu­serve s’est empressé de faire en ces­sant la dif­fu­sion de tous les groupes de dis­cus­sion qui parlent de sexe. Pas seule­ment en Bavière, hein. Par­tout dans le monde. Des fois que d’autres capi­taines soient convain­cus ailleurs…

Encore heu­reux. Après tout on se donne bien assez de mal pour éviter à la por­no­gra­phie d’atteindre nos chers petits dans les media clas­siques. La télé et les maga­zines sont propres, eux. Alors pour­quoi pas Internet.

Com­bien de temps s’est-il passé depuis que votre télé vous a mon­tré du cul? Et com­bien de temps s’est-il passé depuis que vous en avez vu sur Internet?

Le malaise est pro­fond, le débat com­plexe et l’issue incer­taine. Dans la recherche du consen­sus en tout, typique de notre époque, voici un dos­sier qui aujourd’hui n’en admet pas.

Oui, Inter­net peut se révé­ler être le meilleur comme le pire. Les dan­gers sont réels, même si la cari­ca­ture qu’en donnent les jour­na­listes a plu­tôt ten­dance à amu­ser. J’ai dénoncé le risque de don­ner accès à un tel medium à tous sans for­ma­tion. On m’a traité de cen­seur. Aujourd’hui la ten­dance de nos gou­ver­nants semble être de vou­loir don­ner à tous un accès à un Inter­net édul­coré. A défaut de for­mer le public à l’usage d’un medium nou­veau, il pré­fèrent trans­for­mer le medium à l’image de l’existant (ou à l’image qu’ils se font de l’existant). Où se trouve le juste milieu entre des pro­po­si­tions à ce point éloignées?

Cer­tains, dont j’avoue faire par­tie, défendent la liberté totale sur les réseaux, et pré­fèrent miser sur la for­ma­tion pour amé­lio­rer les choses et éviter les abus. Comme le dit un jour­na­liste alle­mand qui parle de la cen­sure sur Com­pu­serve «La réa­lité ne peut pas être mise hors-la-loi. Mais elle peut être amé­lio­rée. Beau­coup ont encore l’espoir qu’une totale liberté d’information et d’opinion sur les réseaux élec­tro­niques peut contri­buer à cette amé­lio­ra­tion» (1).

D’autres, qui n’ont plus cet espoir ou qui ne croient pas que la for­ma­tion puisse per­mettre un chan­ge­ment de men­ta­lité, pré­fèrent miser sur la loi et trans­for­mer la réa­lité des réseaux pour que celle-ci puisse s’y appli­quer. Charge à la loi d’éviter les abus, à sa manière aveugle et équi­table. Comp­ter sur une auto-régulation est uto­pique, le pou­voir réel res­tant entre les mains de «ceux qui savent», tech­ni­ciens ou admi­nis­tra­teurs du réseau qui en connaissent suf­fi­sem­ment les rouages pour s’en ser­vir contre ceux qui expriment une opi­nion contraire.

Com­ment alors trou­ver un com­pro­mis qui per­met­trait de faire taire un révi­sion­niste mais qui lais­se­rait la parole aux ligues anti-racistes? Ou, si l’on désire une totale liberté, com­ment éviter l’inondation de la publi­cité sur Use­net? Com­ment faire en sorte d’empêcher les sectes d’envahir un «espace de non-droit» tout en assu­rant à un nou­veau venu que ses articles ne seront pas effa­cés par un ancien qui maî­trise mieux que lui une tech­nique complexe?

Je n’ai pas la réponse. Mais je peux faire un constat. Je peux consta­ter, par exemple, que si les tech­ni­ciens ont tou­jours eu la pos­si­bi­lité de cen­su­rer qui ils veulent, ils ne l’ont jamais fait. Peut-être parce qu’ils ont conçu ce réseau et ne sou­haitent pas le voir dis­pa­raitre. Peut-être parce qu’ils sont for­més à son usage, par la force des choses. Consta­ter aussi que d’autres tech­ni­ciens déve­loppent des outils qui vont bien­tôt per­mettre à ceux qui le dési­rent de s’interdire, ou d’interdire à leurs proches, tout accès à une infor­ma­tion qui les dérange.Je peux enfin consta­ter que vou­loir appli­quer la loi sans débat préa­lable à un outil comme Inter­net, en plus de l’appliquer au citoyen quel que soit le medium sur lequel il s’exprime (comme c’est le cas dans tout état de droit), implique, outre une mécon­nais­sance cer­taine des spé­ci­fi­ci­tés de cet outil (mécon­nais­sance qui seule pour­rait expli­quer de telles pro­po­si­tions), une cen­sure réelle et non plus une crainte de cen­sure hypo­thé­tique que se per­met­trait une bande d’informaticiens méga­lo­manes. Cen­sure des idées, comme l’implique la pro­po­si­tion de Hervé Bourges. Cen­sure des sujets tabous, comme Com­pu­serve nous le démontre aujourd’hui en ces­sant de dif­fu­ser non seule­ment des groupes conte­nant des images de cul, mais aussi des groupes homos dont on se demande ce que la loi, même de Bavière, peut leur repro­cher.
Et je ne peux que conti­nuer à défendre la for­ma­tion des usa­gers à une uti­li­sa­tion plus res­pon­sable de l’outil qui leur est offert. Et affir­mer avec Bras­sens que «les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux». Ils pré­fèrent enchaî­ner les ours.

(1) «die tages­zei­tung» 30 Dec 1995, article «Zen­sur im Cybers­pace», pro­pos tirés du com­men­taire de Nik­laus Hau­blut­zel titré ««Die Moral der Bie­der­man­ner» tra­duit par Jérome Thorel.

Commentaires (1) Trackbacks (0)
  1. Pour remettre les choses dans le contexte: Hervé Bourges sou­hai­tait ins­tau­rer une «régu­la­tion» mon­diale d’Internet et allait bien­tôt réunir à l’UNESCO le «som­met mon­dial des régu­la­teurs». La Chine était invitée.

    Il est amu­sant de consta­ter que selon moi, à l’époque, la por­no­gra­phie était inexis­tante sur Internet…


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